On vous l’aura dit…

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On vous l’aura bien dit sur tous les tons : la rentrée littéraire (par son côté déraisonnable et passionnel, par les ricanements ou la ferveur qu’elle suscite) est une particularité bien française. Je pense qu’il faut défendre son foisonnement et ses rituels : ils ne ressemblent nullement aux habitudes de nos voisins, mais ils ont leur raison d’être. La publication surabondante – 600 ou 700 nouveaux livres chaque automne – peut favoriser la naissance d’écrivains qui marqueront leur époque. C’est ce qu’un éditeur d’expérience avait un jour défini devant moi comme une technique cruelle mais efficace : quand on « ratisse large », on se donne plus de chances de trouver la perle rare.

Bien installée depuis le XIXe, la figure de « l’homme de lettres » a, elle, en revanche disparu depuis quelques décennies. La postérité lui a été souvent indifférente (qui se souvient aujourd’hui d’André Billy, des frères Rosny, de Léon Daudet ?), mais il a contribué à l’histoire littéraire avec des manœuvres autour des prix, des articles bien orientés ou des conversations de cocktails. Ce conseiller du goût, ce critique attentif avant tout à sa propre place dans la société, ce parrain sentencieux auxquels s’adressaient les jeunes pousses d’écrivain semble avoir déserté la scène publique.

Est-ce la fin du « grand écrivain » dans un pays qui en avait fait un personnage central ? Aujourd’hui – suite peut-être à la prise du pouvoir culturel par l’Université et par les sciences reliées à la sociologie – le curseur s’est déplacé et c’est dans d’autres domaines que l’on peut retrouver les pontifes de notre époque.

En 1882, Maupassant, dans une chronique hilarante, titrée, sans y aller par quatre chemins, « L’homme de lettres », les avait déchiquetés à belles dents. Voyez un peu : « De toutes les professions, celle qui produit le plus de ravages dans l’organisme cérébral, celle qui trouble le plus les fonctions normales de l’esprit, c’est assurément la profession des lettres. » Il continuait avec férocité, moquant le poseur érudit, virtuose de l’influence, stratège de la création artistique, plus attaché au pouvoir littéraire qu’à la littérature elle-même.

Il donnait aussi des exemples très drôles et étrillait les pages que Flaubert consacre à la mort d’un de ses plus chers amis, en faisant ressortir de la description compassée de ses propres sentiments un comique involontaire et ravageur. Son texte est utile en ce qu’il nous fait voir que même des écrivains admirés peuvent parfois glisser vers le côté « homme de lettres ».

Ce même comique funèbre donne toute sa saveur à une anecdote concernant Dante Gabriel Rossetti, un grand nom du XIXe anglais. Doué pour la peinture et la poésie, appartenant à ce courant préraphaélite si reconnaissable par son romantisme échevelé et ses modèles féminins à la beauté exsangue. Il avait épousé une femme à la peau laiteuse et à la chevelure rouge feu. Cette femme si belle mourut à l’aube de ses 30 ans.

Dévasté par la douleur, il décida de pieusement déposer le manuscrit de ses poèmes inédits dans le cercueil – faisant ainsi offrande à son épouse adorée de ce qu’il avait de plus cher et de plus personnel. Sauf que quelques années plus tard, la vie reprenant le dessus avec son cortège de petites et grandes vanités, il commença à se tourmenter en pensant à ses écrits inaccessibles à jamais. Il confessa à ses amis le regret d’avoir enseveli ses œuvres. Le regret se transforma en désespoir et, quelque temps plus tard, il fit déterrer le cercueil pour récupérer son manuscrit.

P.-S. Je n’ai parlé que d’« hommes de lettres » par facilité. Bien moins nombreuses, les « femmes de lettres » partageaient toutefois les mêmes pittoresques travers que leurs confrères.

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