Des passions…

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Il y a un peu plus de deux siècles, une jeune femme (elle avait à peine trente ans) écrivait un livre bouillonnant d’idées, s’attachant à mélanger des expériences personnelles à une réflexion historique et philosophique. Il s’agissait de Germaine de Staël et d’un texte extrêmement audacieux : De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations. Le frémissement préromantique du style, le parallèle entre la quête du bonheur individuel et national, l’analyse du faible pouvoir de la raison confrontée aux passions humaines, font de ce traité un manuel de lecture idéal pour comprendre les événements de saison. Un exemple fracassant : l’affaire des sous-marins.

L’électrochoc provoqué par le revirement australien sur l’opinion et le gouvernement français a des responsables principaux (Australie et États-Unis) et un protagoniste complice : le Royaume-Uni. La France a réagi avec rage et fureur argumentées et justifiées envers les deux premiers, avec un mépris passionnel envers le second, traité de misérable opportuniste et moqué en tant que « cinquième roue du carrosse ». Quant à Boris Johnson, ses réactions n’ont pas relevé non plus du registre politique. Un jour il a déclaré qu’il adorait les Français (ce qui dans le contexte n’était guère pertinent), et le jour suivant il a demandé, dans un franglais comique, à « ses amis les plus chers au monde » de prendre « un grip » et de lui concéder « un break ». Traduction : « Lâche-moi un peu, ça va comme ça. » Voilà bien un ton et une phrase agacée que les femmes trompées – furieuses ou plaintives, c’est pareil – sauront reconnaître.

L’intérêt, ce réflexe « commercial » qui fait que, dans un échange entre deux personnes ou deux pays, chacun y trouve son compte, s’enrichit et se renforce, a encore une fois perdu la partie. Si les hommes et les nations obéissaient prosaïquement à leur strict intérêt, depuis le temps cela se saurait. Alors que le moment historique et la situation géopolitique devraient plutôt convaincre les grenouilles et les rosbifs de réunir leurs forces, on aura droit à d’éternelles scènes de ménage.

Revenez, Germaine ! Vous seriez surprise : les jours qui viennent de s’écouler ont réveillé le pays d’une longue convalescence ennuyeuse, dix-huit mois de Covid très long. La vraie vie a repris. Les joutes entre débatteurs politiques semblent démontrer que l’on a franchi une étape : donnant pour acquise l’influence déterminante des passions sur le cours de l’histoire, les intervenants ont décidé de ne tabler que sur elles. D’où cette impression de les voir surjouer et recourir systématiquement à un lexique émotionnel (avec un usage intensif d’adjectifs comme « nauséabond », « indécent », « délirant »).

Vous considériez que le principal problème pour un gouvernant est « de connaître jusqu’à quel degré on peut exciter ou comprimer les passions, sans compromettre le bonheur public » ? Eh bien, il est urgent de redéfinir ce fameux degré où l’excitation devient dangereuse. On assiste aujourd’hui à un festival non-stop de la fébrilité au point que notre président trouve nécessaire d’instaurer une commission chargée de « rendre attractifs les discours raisonnables » (sic).

Votre texte brille des feux de votre intelligence, mais il émeut parce que vous y engagez votre cœur. D’une part, la raison vous porterait à souhaiter pour vous même et pour la France une existence paisible, construite sur des faits et non des chimères. Mais de l’autre, vous acceptez l’échec et constatez sans flancher que la recherche du bonheur se brise le plus souvent devant le tumulte des passions.

Revenez, chère Germaine, juste pour voir : vous vous amuserez peut-être, mais vous aurez un peu peur aussi.

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