Souvenirs d’un monde disparu.

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Le vivre ensemble dans les années soixante

Le monde perdu

Le vivre ensemble dans les années soixante

Souvenirs d’un monde disparu: quand les médecins recevaient les patients chez eux


Quand j’étais petit, mon père qui était médecin à Paris travaillait à la maison : il recevait ses patients chez nous.

Chez nous, les malades (comment on disait à l’époque) attendaient dans le salon au milieu des objets et des meubles de famille, la secrétaire travaillait dans la salle à manger, ma mère faisait la cuisine et nettoyait les instruments du cabinet médical en bavardant avec sa sœur, et nous, ma sœur et moi, nous jouions au milieu de tout cela sans trop nous gêner. Mon père de temps à autre sortait de son cabinet avec un air sévère pour demander un peu de silence à ses enfants ou à sa femme, intimait même parfois de suspendre un instant la cuisson d’un plat trop odorant.

Pour faire bonne mesure d’ailleurs, il invitait souvent le dernier patient du matin ou de l’après-midi à partager en famille le déjeuner ou le dîner pour peu qu’il le connût un peu, ou, s’il venait de faire sa connaissance, pour poursuivre une conversation qu’ils avaient commencée pendant l’examen médical ; art, vieille France et pays lointains, époque de la guerre ou du lycée, philosophie antique, littérature, tout était bon. Mon père combinait ainsi sa sociabilité, son goût pour la conversation, son désir de faire valoir la culture et le talent culinaire de son épouse et d’une façon générale sa liberté, et sa capacité de se lier avec les gens les plus divers. Ma mère et nous trouvions cela normal.

Cinquante ans plus tard…

Quand j’y pense, plus de cinquante ans après, je me rends compte à quel point nous avons changé. Tous. En recevant ainsi chez lui tous ces gens pour les soigner, mon père se livrait, dans son logis, tout entier, avec sa femme, ses enfants, son histoire, son cadre de vie, ses objets, son argent, à des inconnus, à l’aléatoire d’un mauvais coup, d’une agression. Il disait que de toute sa longue période d’exercice, on ne lui avait pris que deux des objets exposés dans son salon, ils étaient vraiment tentants, excusait-il, et en plus ils étaient de la bonne taille pour entrer dans un cabas ou une serviette ; il n’aurait pas dû les laisser mais ce n’était pas bien grave, les gens sont gentils en fait et bien élevés. Pendant la même période, il avait dû mettre à la porte un ou deux gars et cela ne lui avait pas fait peur. Pendant quelques mois, dans les années soixante-dix, il y avait eu des coups de fil menaçants le soir à la maison ; il avait dit à ma mère qu’il pensait savoir qui c’était puis cela s’était arrêté.

Maintenant, qui peut même seulement imaginer faire entrer le monde chez soi pour travailler ? On imagine tout de suite le risque, la menace, la vulnérabilité ; à l’instant même, moi-même, je me dis à quel point mettre ce monde extérieur au contact de sa famille est lui faire courir, à cette famille bien-aimée, tous les jours un risque très grand, un risque disproportionné, impensable quand on réfléchit à tous les conflits, aux propos menaçants, à toutes les insultes, à toute la tension qui existent, à la nécessité désormais de prévoir dans toutes les consultations hospitalières des recours, des secours, de la sécurité, de la loi, dans tous ces lieux qui offrent pourtant du soin, de l’aide, des réponses à la souffrance ; ces lieux devraient être marqués par un mutuel préjugé de bienveillance, par une confiance réciproque, parce que c’est la bonne façon d’être efficace. Maintenant, ce ne sont que des lieux neutres et des relations tout aussi neutres avant d’être éventuellement adoucies après que des gages eussent été donnés de part et d’autre. Mais en aucun cas, plus jamais, on ne mettra entre le médecin et son patient le bruit des enfants en train de jouer ou de pleurer et l’odeur de la soupe en train de cuire.

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