Pas sorti…mais censuré…

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Bernard Joubert : « Outre-Atlantique, la bande dessinée est victime du tribunal de la bien-pensance »

Alors que plusieurs milliers d’ouvrages sont retirés des écoles canadiennes au nom de l’« inclusivité », retour sur l’histoire de la censure dans le 9e art.

Imaginez une bibliothèque scolaire privée de Tintin en Amérique, amputée du Temple du Soleil ou encore d’une bonne partie des albums d’Astérix et de Lucky Luke… Motif ? Évoquer les « Peaux-Rouges » serait dégradant et faire passer les Amérindiens pour de méchants alcooliques paresseux serait raciste. C’est en tout cas la charge retenue par le Conseil scolaire de la Providence dans le sud-ouest de l’Ontario, au Canada, pour interdire à des milliers d’élèves du primaire et du secondaire la lecture de ces joyaux du patrimoine francophone. Certains ouvrages auraient même été brûlés lors d’une « cérémonie de purification par la flamme » au sein de l’une des écoles, révèle Radio Canada. À l’heure où une effrayante vague de mises à l’index gagne l’Amérique au nom de la « cancel culture », le spécialiste Bernard Joubert revient sur l’évolution de la censure dans l’histoire de la bande dessinée. Interview.

Le Point : Comment est née la censure dans la bande dessinée ?

Bernard Joubert : Dans plusieurs pays, au milieu du XXe siècle, la bande dessinée a entraîné une panique morale et suscité des réglementations. S’il lui arrivait auparavant d’être critiquée pour des raisons idéologiques – l’abbé Bethléem avait ainsi listé dès les années 1920 les publications non chrétiennes qui « intoxiquent et abêtissent l’âme des enfants », comme Les Pieds nickelés et Bibi Fricotin –, elle restait néanmoins considérée comme un divertissement sans importance. Mais après la Seconde Guerre mondiale, des associations de moralité et des articles sensationnalistes la dénoncent comme dangereuse pour la jeunesse. Lire des bandes dessinées, c’est devenir un délinquant ! Les récits où les héros combattent des gangsters sont particulièrement visés, mais le vice est présent partout : aux États-Unis, Batman et Wonder Woman incitent à l’homosexualité ; en France, Tarzan est dénoncé comme bestial et Mandrake le magicien fait perdre le sens des réalités.

Cette panique morale correspond plus ou moins à l’arrivée en France des comics américains…

La bande dessinée française était vieillotte et ronronnante. Avec Le Journal de Mickey en 1934 – qui ne contient pas que des productions Disney mais aussi de nombreuses bandes parues dans des quotidiens américains –, on voit se systématiser la bulle, une narration plus dynamique et un dessin moderne. Contre ces comics vont protester les moralistes chrétiens dans le genre de Bethléem, les communistes par antiaméricanisme, les dessinateurs, dans un esprit syndicaliste, et les éducateurs qui considèrent que les « illustrés » détournent de la vraie lecture.

C’est ainsi que sera votée la fameuse loi de censure de 1949 ?

Oui, c’est l’année noire pour la bande dessinée en France. Le 16 juillet 1949, la loi sur « les publications destinées à la jeunesse » entend les empêcher de présenter « sous un jour favorable le banditisme, le mensonge, le vol, la paresse, la lâcheté, la haine, la débauche ou tous actes qualifiés crimes ou délits ou de nature à démoraliser l’enfance ou la jeunesse », sous peine de poursuites judiciaires. Celles éditées à l’étranger peuvent être interdites d’importation. Quant aux publications pour adultes, le ministère de l’Intérieur peut les interdire d’exposition. Enfin, une commission de surveillance examine les parutions et menace les éditeurs. Elle va s’en prendre à la presse en général ainsi qu’à la littérature, mais c’est surtout sur la bande dessinée qu’elle va lourdement peser.

Journal de BD humoristiques créé en 1908 et paru jusqu’en août 1939, L’Épatant a été la cible, dans l’entre-deux-guerres, de l’abbé Bethléem (1869-1940) et de sa liste des publications non chrétiennes qui « intoxiquent et abêtissent l’âme des enfants ».

A-t-on une idée précise du nombre de titres concernés par cette censure ?

En soixante-dix ans, un seul auteur éditeur pour la jeunesse a été poursuivi. Il s’agit du Lyonnais Pierre Mouchot, condamné au début des années 1960 pour Big-Bill le Casseur et P’tit-Gars, de banales BD de cow-boys et d’aventuriers. En revanche, le ministère de l’Intérieur a signé des arrêtés contre 4 700 titres, dont un millier de bandes dessinées, et on dénombre une quarantaine d’interdictions d’importation, qui, pour beaucoup, sont des albums édités en Belgique par les éditions Dupuis, Le Lombard et Casterman.

Lesquels, par exemple ?

Plusieurs futurs grands classiques. Des Blake et Mortimer d’Edgar P. Jacobs, Le Secret de l’Espadon et Le Piège diabolique, dont la commission détestait l’aspect fantastique et inquiétant. Par principe, d’ailleurs, elle s’opposait à la science-fiction. Dupuis va mettre fin à L’Épervier bleu, de Sirius, en 1954, après deux albums interdits et un voyage sur la Lune. Sont aussi interdits un Alix, de Jacques Martin, plusieurs Buck Danny, un album de Peyo, un Jerry Spring de Jijé, le premier Gil Jourdan, de Tillieux… Cette chasse aux Belges ne cessera qu’à la fin des années 1970.

À la censure officielle s’ajoute l’autocensure des éditeurs ?

Lorsque les super-héros de Marvel arrivent en France, à la fin des années 1960, la commission est furieuse, et, pour l’amadouer, leur éditeur, les éditions Lug, entreprend de retoucher les dessins américains. Des employés passent leurs journées à supprimer les onomatopées, les monstres, les coups de poing, les dents pointues, les traits d’impact… Un véritable massacre graphique qui va durer jusqu’au début des années 1990.

Dans les années 1960, La Griffe noire, de Jacques Martin, est interdit à l’étalage pour « incitation à la haine et à la violence ».© Jacques Martin, Casterman 1965.

Dans quelle mesure la commission a-t-elle influencé le travail des auteurs de bande dessinée ?

Après avoir subi une quinzaine d’interdictions – et craignant pour leur journal Spirou, les éditions Dupuis ont demandé des modifications aux auteurs. Tel que dessiné par Morris, à la fin de Hors-la-loi, Lucky Luke abattait un Dalton de façon comique. Dans la version parue, les Dalton sont arrêtés et meurent en prison – laissant la place à leurs imbéciles de cousins. C’était pareil au journal Tintin. Si Edgar P. Jacobs perd l’inspiration dans les années 1960, c’est parce qu’il a comme directive d’éviter le fantastique et qu’il s’efforce de s’en tenir à une simple enquête policière dans L’Affaire du collier, le plus faible des Blake et Mortimer.

En 2004, avec Ma circoncision, Riad Sattouf échappe de peu aux poursuites judiciaires pour une suspicion de racisme envers les Syriens.

Comment a évolué la loi de 1949 ?

Elle est tombée en désuétude, malgré un remodelage en 2011, et si elle disparaissait personne ne le remarquerait. La commission est débordée par la masse des publications jeunesse qu’elle a pour charge de systématiquement examiner alors qu’elle se réunit une heure par trimestre. Parmi ses dernières actions marquantes, il y a eu, en 2004, celle contre Riad Sattouf. Dans Ma circoncision, prototype de L’Arabe du futur, Sattouf racontait comment son père lui avait promis un Goldorak géant s’il se laissait circoncire. Et il n’a pas eu le jouet. Aux yeux de la commission, Sattouf enfreignait la loi en présentant l’autorité paternelle et la vie en Syrie de façon négative, et elle a demandé des poursuites judiciaires. Sattouf a été convoqué par la police. Il a relaté cet interrogatoire dans Charlie Hebdo, la semaine suivante, la policière lui confiant avoir pour sa part aimé le livre. Joann Sfar figure aussi parmi les derniers inquiétés, en 2005, avec sa série Klezmer, chez Gallimard. La commission y voyait de l’inceste parce qu’une jeune femme appelait son vieil amant « papa » et Sfar incitait au meurtre, à l’alcool et bafouait les religions. Là encore, la demande de poursuites n’a pas abouti.

Début 2021, Niala, de Deveney et Rossi, n’est pas encore sorti que l’album est accusé de racisme et de sexisme et fait l’objet d’une pétition exigeant son retrait

Est-ce qu’aujourd’hui la censure officielle n’est pas remplacée par les réseaux sociaux ?

Heureusement, ça n’a pas encore pris en France. Mais outre-Atlantique, oui, la bande dessinée est victime du tribunal de la bien-pensance. Les éditeurs résistent aux pétitions qui exigent le retrait de leurs albums. Ça a été le cas, en ce début d’année, pour Niala, chez Glénat, une BD humoristique avec un peu d’érotisme qui raconte les aventures d’un Tarzan au féminin. 4 000 signataires ont affirmé que cet album, qui n’était pas encore sorti, serait sexiste et raciste. Dans le même temps, aux États-Unis, le dessinateur Dav Pilkey demandait à son éditeur de retirer un de ses livres, à la suite d’une pétition de 300 signatures lui reprochant un « racisme passif » : il avait représenté un vieux professeur de kung-fu avec des yeux bridés, habillé d’un manteau traditionnel et s’exprimant à l’aide de proverbes. En France, en 2018, quand les éditions Milan ont annoncé ne pas réimprimer On a chopé la puberté, après une pétition féministe de 15 000 signatures, elles y ont perdu une de leurs dessinatrices, Anne Guillard, très fâchée.

Bernard Joubert, journaliste, spécialiste de la censure et de la bande dessinée, est l’auteur, entre autres, de Histoires de censure (La Musardine, 2006), du Dictionnaire des livres et journaux interdits (Cercle de la librairie, 2007, 2011), et de Panorama de la bande dessinée érotique clandestine (Dynamite, 2018).

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