Thierry Breton a-t-il trouvé le vaccin contre la mollesse ?

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Que n’a-t-on dit, y compris dans ces colonnes, il y a six mois… La vieille Europe faisait peine à voir, pataugeant dans ses commandes de vaccins. Rien n’allait : ni l’anticipation, ni la vitesse de leur évaluation par l’autorité compétente, ni l’âpreté dans la chasse aux doses . Ni, surtout – ce fut le commencement de tout -, la confiance dans la science et le progrès. Emmanuel Macron l’avait d’ailleurs admis à la télévision grecque : « On a sans doute moins rêvé aux étoiles que certains autres… » Tout cela était vrai, mais il faut reconnaître que l’Europe s’est bien rattrapée. Son taux de vaccination a dépassé cet été celui des États-Unis, et sa production lui permet non seulement de pourvoir à ses besoins mais aussi d’exporter dans le monde entier. Regain de jeunesse ?

Cette saison de piqûres nous apprend des choses contradictoires. Le premier vaccin à ARN a été mis au point par une start-up allemande, BioNTech, et le second (Moderna) sous la direction d’un patron français, Stéphane Bancel. En revanche, ce sont des entreprises américaines qui ont présidé à leur industrialisation. Quant à nos institutions, elles ont d’abord été pâteuses – avant d’accélérer très fort, notamment sous l’impulsion du coriace commissaire européen Thierry Breton .

« Blitzscaling ». L’Europe navigue entre deux eaux, entre passivité et action. Et maintenant ? On attend de rater le prochain train qu’il faudra rattraper ? Le modèle industriel américain est pourtant transparent, avec son soutien public décomplexé à l’innovation, et la vitesse comme devise. Sur ce dernier point, tout a été écrit par Reid Hoffman, cofondateur de LinkedIn, dans un livre intitulé Blitzscaling, ou « croissance éclair », publié en 2018. Hoffman, avec son air bonhomme, y expliquait que la rapidité est la clé de la compétition, quitte à s’affranchir provisoirement des règles de prudence, d’attention, voire de bienveillance. Et nous ? Le plan de relance de l’Union est censé replacer l’Europe dans la course à la suprématie technologique. La question est de savoir si elle restera ce bon géant précautionneux et courtois ou si elle apprendra à jouer des coudes.

On peut évidemment étendre cette interrogation au domaine de la défense et, comme on dit, de l’autonomie stratégique. Le retrait américain d’Afghanistan, unilatéral, a pris le Vieux Continent au dépourvu. Celui-ci va se retrouver en première ligne sur la question des réfugiés et est déjà le premier débouché de l’héroïne tirée du pavot afghan, mais il n’a pu que suivre docilement le mouvement. L’Europe fait parfois penser à cette saillie d’Alphonse Allais : « Le comble de la politesse : s’asseoir sur son derrière et lui demander pardon. »

« L’Europe de la défense n’est plus une option ». Que pouvait-elle y faire ? C’est l’Amérique qui a tenu le terrain en Afghanistan, beaucoup plus que les pays européens, même s’ils y ont combattu et perdu des soldats. L’Otan, qui était déjà, selon Emmanuel Macron, en état de « mort cérébrale », vient de perdre une guerre de vingt ans contre la plus grande menace du moment : l’islamisme. Tout en ayant en son sein le parrain des Frères musulmans, la Turquie d’Erdogan. Le Moyen-Orient est inflammable, le Maghreb fragilisé, et l’Europe est à la remorque d’une Amérique qui, obnubilée par la Chine, l’ignore de plus en plus. La doctrine « America first », pratiquée sans le dire par Obama puis claironnée par Trump, est entérinée par Biden.

Thierry Breton, encore lui, a parlé d’un « tournant » à propos du désastre de Kaboul. « L’Europe de la défense n’est plus une option », a-t-il ajouté. Une chimère ? On entend déjà les soupirs, les découragements, avec d’ailleurs des arguments valables.

Volonté de puissance ? L’Union européenne est une construction complexe, où tout se négocie. Elle est en outre dépendante de l’axe franco-allemand, sachant que les prochains mois verront des élections incertaines dans les deux pays et que Berlin, en matière de défense, est traditionnellement en retrait. Elle est aussi handicapée par le séparatisme politique de ses membres orientaux, comme la Hongrie et la Pologne. Et puis il y a la récurrente explication culturelle : l’Europe n’aurait pas de volonté de puissance. On rabâche la formule du politologue conservateur Robert Kagan, selon laquelle les Américains viennent de Mars et les Européens de Vénus… Mais ce constat, quoi qu’on en pense, serait-il définitif ?

Mauriac, en 1958, s’interrogeait dans son Bloc-notes sur Bernanos et sa vision énamourée du « peuple de France » : « Mais ce peuple, le voit-il toujours du même regard ? Ce qui revient à se demander si la France est réellement telle que Péguy et Bernanos l’ont vue, telle que de Gaulle exige qu’elle soit. Ou est-ce leur amour qui a inventé, recréé (comme fait de son objet tout amour) une France à sa mesure ? » Et si l’Europe avait elle aussi besoin d’un peu de fiction pour se montrer à la hauteur des réalités ?

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