En route…

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C’est mon exercice spirituel, ma discipline sportive de professeure : chaque année, au moment de la rentrée des classes, je lis quelques poèmes déprimants consacrés au retour à l’école. Il y a les trois escargots « qui s’en allaient cartable sur le dos » de Maurice Carême ou les écoliers aux poches remplies de pain, de pommes, de billes de Maurice Fombeure.

Ces poèmes suscitent un sentiment de mélancolie aux effets variés. Ils procurent principalement l’envie furieuse de fuir, mais ils donnent aussi le désir de revenir dans les classes, de caresser voluptueusement la page blanche d’un cahier. C’est une évidence de le dire, la rentrée est un feuilleté d’ambiguïtés.

Cette dualité est connue, elle est même un cliché. C’est un rituel sacré auquel nous sommes attachés, un marronnier de fin d’été auquel nous adorons participer. Il y a bien sûr la dimension cyclique : on reprend, on recommence. On a le sentiment que tout est possible. Reposés, nous nous prenons à espérer. Mais il y a aussi la continuité et la répétition tapies dans l’ombre. Celles que l’on voudrait, début septembre, oublier. Celles des inégalités scolaires, terribles et aggravées. Il y a l’ennui aussi, la violence, l’échec, la souffrance. C’est le temps long, un sourd et douloureux bourdon qui accompagne les gaies mélodies de rentrée et tempère insidieusement notre optimisme. Voilà qui est notre ordinaire.

Cette année, cependant, la rentrée s’avère bien plus compliquée. Voire douloureuse.

Il y a tout d’abord des circonstances exceptionnelles. La vaccination est là, mais la pandémie n’a pas déserté. Nous nous retrouverons donc tous masqués dans les salles de classe. Il va falloir s’y réhabituer, évoluer, jour après jour, à l’aune de protocoles souvent modifiés dont nous ne comprenons pas toujours les modalités. Ce sera pesant et compliqué, inquiétant et déstabilisant. Et même si nous espérons tout surmonter, si nous tâchons avec force de nous adapter, l’ampleur des effets scolaires et psychologiques sur les élèves pourrait être accablante. Nous jouerons la fiction de la normalité, mais il serait hasardeux d’y croire.

Il y a aussi ce que nous ne devons pas oublier. L’an dernier, l’école a été martyrisée. Samuel Paty a été décapité, à la sortie de son collège, par un terroriste islamiste pour un cours sur les caricatures de « Charlie Hebdo ». Mila, pour avoir eu, sur les réseaux sociaux, des mots peu amènes sur la religion, a été harcelée, menacée, déscolarisée. Si le monstrueux assassinat d’un professeur d’histoire-géographie a créé un immense effroi, malheureusement suivi de discussions oiseuses sur ce qu’il aurait dû faire ou non comme cours (nulle leçon ne mérite intimidations ni mort), le sort terrible réservé à celle qui était lycéenne a moins ému. Pour en avoir discuté avec quantité d’élèves, avec un grand nombre d’adultes aussi, pour avoir lu des centaines d’articles, il est frappant de mesurer à quel point Mila suscite généralement peu la compassion. Ce qui est incompréhensible, voire monstrueux.

Comment reprendre normalement après ces tragiques événements, comment en prendre la mesure sans se laisser divertir, happés que nous serons par l’actualité ou nos habitudes de fonctionnement ? À cet égard, notre si chère routine, celle des poèmes et comptines, n’a plus rien de charmant ni de délicieusement déprimant. Elle a quelque chose de choquant. Comment, sans réarmement ni sursaut intellectuel et moral, peut-on recommencer comme avant ?

Oui, décidément, cette rentrée n’a pas la saveur de celles d’antan. Mais enfin, haut les cœurs : occupons-nous bien des enfants.

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