Le mépris…

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Le mépris, grille de lecture pour la prochaine élection présidentielle.

Sébastien Le Fol, directeur de la rédaction du Point, publie Reste à ta place. Le mépris, une pathologie bien française (Albin Michel).

Le mépris ? Ils l’ont tous rencontré et ils racontent…

Le philosophe et historien Marcel Gauchet l’a prédit à Sébastien Le Fol : en 2022, le mépris sera la clé de la présidentielle. De quoi conforter l’analyse du journaliste qui, à l’appui de son constat, livre les témoignages de plusieurs personnalités confrontées à l’esprit de caste, au parisianisme, au conformisme et à la morgue de ceux qui les ont d’abord considérés comme illégitimes. Un voyage au pays de Ridicule, le film de Patrice Leconte, et de la formule de Pierre Dac : « Le mépris, carte de visite des imbéciles ». Pour l’Opinion, Sébastien Le Fol dresse une typologie des différentes formes de mépris. Voici ses propos.

Sébastien Le Fol, l’auteur, ou l’art de ne jamais paraître étonné

« Le mépris reste un vrai tabou de la société française. Personne n’a envie de confesser ses mépris, ni les moments où il a été méprisé. C’est ce “sentiment froid”, décrit par Diderot. Malgré la Révolution, nous restons dans une société d’ordres et de statuts. Saint-Thomas Piketty et d’autres se focalisent sur “la France, pays des inégalités”. Mais le sujet numéro un, c’est l’immobilisme social. Ce n’est même plus une question d’ascenseur en panne, ce n’est plus l’escalier de service qu’il faut emprunter, c’est la façade qu’il faut escalader ! Il faut six générations à un enfant de famille modeste pour atteindre le revenu médian. Dans l’OCDE, la moyenne est à 4,5 générations ! Ne parle-t-on pas de “société bloquée” depuis très longtemps ? Du mépris découlent toutes nos autres passions tristes : la jalousie sociale, le ressentiment, cette “haine envieuse”, que dénonce Pascal Bruckner. Ce mépris est un poison français. Comme d’autres avant lui, Emmanuel Macron a bien diagnostiqué ce mal. Mais il est aujourd’hui placé face à son bilan en forme d’œuvre inachevée. La phrase attribuée à Benjamin Griveaux sur les Gilets jaunes qui “fument des clopes et roulent au diesel” a fait beaucoup de mal.

À 15 ans, j’ai surpris une conversation entre mon père et l’un de ses cousins à propos de ma vocation de journaliste. « Ce n’est pas un métier pour des gens comme nous », disait ce dernier. Cette phrase m’a hanté, moi, le fils d’un représentant de commerce et d’une fonctionnaire aux chèques postaux. Des décennies plus tard, je garde cette impression d’être un passager clandestin sur le pont supérieur, avec la peur d’être démasqué, renvoyé à mes origines, à mon manque de diplômes.

En stage au Figaro, pas encore sous la protection de Jean-Marie Rouart et de Franz-Olivier Giesbert, je me suis fait cette promesse : « N’aie jamais l’air étonné ». Quand on n’a pas les codes, on est comme un éléphant dans un magasin de porcelaine. Pour ne pas tout casser, il faut observer les manières de ceux qui se meuvent avec aisance entre les tasses et les soucoupes. On a souvent besoin d’un coup de pouce. Moi, il s’est incarné par le principal de mon collège qui a pris du temps, le samedi après-midi, pour combler mes lacunes littéraires. Mais le système scolaire français reste une machine à casser qui renforce le déterminisme social.

Je le confesse moi-même, le méprisé peut devenir le mépriseur qui dédaigne celui qui veut entrer après lui. J’ai pu avoir cette tentation lors de mes premières années au Figaro littéraire. »

Gérald Darmanin, le déclic de Rintintin

« Gérald Darmanin a affronté plusieurs formes de mépris. Pourtant, il a persévéré. Il le dit avec humour en citant cette phrase de Robert Mitchum à qui on demandait quel avait été le déclic dans sa carrière : “Un jour, j’ai vu les aventures du chien Rintintin à la télévision. Et je me suis dit : “Si lui peut le faire, je peux le faire”.” Il raconte aussi que tout ce qui lui arrive garde une part d’irréalité et qu’il conserve les menus des dîners officiels à l’Élysée pour “y croire”.

Le premier mépris ressenti, c’est le débat qu’ont eu ses parents sur son prénom. Fallait-il l’appeler Gérald ou Moussa, comme son grand-père maternel ? Il est convaincu que si cela avait été Moussa, il n’aurait probablement pas été élu tout de suite. Tout jeune élu au Conseil régional, il se retrouve à côté de Martine Aubry qui s’étonne : « Pourquoi êtes-vous de droite si jeune ? » et trouve que ça en dit long sur les postures de gauche…

Il a fait Sciences Po Lille et, comme le ministre et fils d’ouvriers Olivier Dussopt, diplômé de Sciences Po Grenoble, il a découvert la hiérarchie entre Sciences Po Paris et les autres IEP. Être diplômé d’un lEP, c’est quasi une faute de goût, comme porter un faux Lacoste ! Gérald Darmanin se heurte aussi au mépris pour la province, si bien décrit par Balzac. Aujourd’hui, les décisions, politiques comme économiques, se prennent encore largement à Paris. Et ce n’est pas parce que quelques cadres supérieurs apprécient aujourd’hui de télétravailler dans une sous-préfecture que les choses vont changer. »

François Pinault, l’ambition du petit outsider breton

« Quand le futur fondateur du groupe Kering, né dans un village des Côtes-d’Armor, qui parle gallo et a appris le français avec son institutrice, entre au collège à Rennes, il passe pour “un plouc”, se souvient-il. Et quand une fois par mois sa mère, venue lui rendre visite, déballe le casse-croûte au café du coin, les moqueries vont bon train. Sa première confrontation avec le mépris des notables a lieu sur le port de Saint-Malo. Les gros négociants de bois veulent l’empêcher de décharger la cargaison qu’il vient d’acheter en Scandinavie et interdisent donc aux dockers de travailler pour lui. François Pinault va contourner l’obstacle en embauchant sa propre main-d’œuvre. Il a vécu la force d’une entente établie destinée à barrer la route au nouvel entrant, à préserver sa place forte. Cela lui vaudra son surnom de « corsaire ». Et, toujours, une réputation d’aventurier quand il rachètera la papeterie Chapelle-Darblay.

Cette suspicion à l’égard de l’outsider, de celui qui n’est pas légitimé, le cofondateur de Tikehau Capital, Mathieu Chabran, l’a aussi expérimentée. Une revue spécialisée titrait sur sa “success story” mais, lors de l’entrée en Bourse recommandait à ses lecteurs : “En l’absence de comparable, restez à l’écart”. Pour être pris au sérieux, il faut donc pouvoir être comparé. Difficile quand on innove… »

Bernard Tapie, la niaque contre vents et marées

« Avec ce livre, j’ai cherché à comprendre comment certains étaient parvenus à briser le plafond de verre. Ils restent l’exception car beaucoup s’autocensurent, des savants, de grands scientifiques partent réussir ailleurs. Cela illustre ce grand gâchis français. Saint-Exupéry évoquait ces “Mozarts assassinés”. Mais je ne voulais pas faire un livre geignard, plutôt un manuel de la réussite. Bernard Tapie, c’est la niaque, cette extrême motivation doublée de persévérance, cette capacité à vouloir plus longtemps que les autres, y compris face à la maladie. “Quand tu tiens un truc, tu ne lâches rien !”, me répéte-t-il en me recevant dans son hôtel particulier parisien du VIIe arrondissement où, normalement il n’aurait eu aucune chance de pénétrer, “sauf à être facteur”, rit-il.

Malgré tout, en France, les diplômes valent lettres de noblesse. On cherche souvent à combler les lignes creuses de son CV. Encore aujourd’hui, certains s’entourent d’énarques comme David Layani qui a créé une société d’accompagnement à la transformation numérique, dont les bureaux ont été inaugurés par Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, en 2016. C’est aussi le cas de Mathieu Chabran à la tête de Tikehau Capital. “Pour entrer dans le club, il faut être parrainé. Vous devez savoir vous entourer de personnalités connaissant le système de l’intérieur”, m’explique-t-il. S’entourer de diplômés de grandes écoles, c’est être adoubé dans un univers labyrinthique. Un peu comme la recommandation de d’Artagnan pour M. de Tréville. Le seul panache ne suffit pas ! François Pinault me dit de Bernard Tapie : « Avec des garde-fous, il serait sans doute devenu président de la République ».

Au sujet de l’ENA, son directeur actuel, Patrick Gérard, rétablit quelques vérités. Sur les 6 800 anciens élèves, seuls 250 ont eu une carrière politique. Et l’ENA ne “tient” pas toute la haute fonction publique. Dans la bouche de Bernard Tapie aussi l’ENA n’a plus tout le pouvoir : “Aujourd’hui pour être tout en haut, l’acquis des énarques, des centraliens, des polytechniciens ne suffit plus. Il faut l’inné. La société actuelle, qui bouge sans arrêt, oblige à être de plus en plus créatif.” »

Laurent Berger, la force de la culture ouvrière

« J’ai remarqué que les personnalités les plus armées pour faire face à cette condescendance instituée sont celles qui ont des racines ouvrières. C’est le cas pour Anne Hidalgo du côté de son père, pour Olivier Dussopt aussi. Elles donnent une fierté qui permet d’affronter le mépris avec plus de courage. Laurent Berger, fils d’un soudeur du chantier naval de Saint-Nazaire, en est aussi imprégné. Il raconte cette belle remarque faite par Nicole Notat, secrétaire générale de la CFDT, qui apprécie sa tenue soignée, en veste et pantalon : “Tu as raison, Laurent, on n’est jamais trop beau pour représenter les travailleurs”. Il l’a souvent constaté, cette culture ouvrière l’a aidé à ne pas se sentir inférieur, y compris face à des interlocuteurs bardés de diplômes.

Laurent Berger ne succombe pas, non plus, au discours anti élites. Il a rencontré suffisamment de grands patrons ou de hauts fonctionnaires pour savoir que le mépris n’est pas l’apanage d’une classe sociale ou d’une caste. Il regrette cependant que, dans de nombreuses sphères, la conception de l’élite soit si étriquée. “À l’Élysée, les cerveaux fonctionnent vite mais souvent trop seuls. Ils ont du mal à mesurer l’épaisseur de la société.”, m’a-t-il dit, sans cacher qu’il avait identifié Emmanuel Macron et Alexis Kohler comme centres d’émission du mépris. »

Anne Hidalgo, la revanche sur le syndrome de l’imposteur

« La maire de Paris dit éprouver encore souvent ce sentiment d’imposture, commun à beaucoup de femmes, cette incapacité à s’attribuer ses propres mérites. L’ancienne inspectrice du travail se souvient des mots d’un de ses professeurs de lycée à son père : “Il faut la dissuader de se lancer dans des études supérieures. Secrétaire de direction, ça sera déjà très bien”. Anne Hidalgo assure avoir fait face au sexisme et à la condescendance pour ses origines tout au long de sa carrière politique, et notamment dans sa famille politique quand s’est posée la question de la succession de Bertrand Delanoë. Elle attribue même à Nathalie Kosciusko-Morizet, son adversaire pour les municipales de 2014, cette sentence : “Cette élection, c’est le match de la star et de la concierge”. Je n’ai pas trouvé la trace de ces propos.

Cela étant, pour Anne Hidalgo comme pour Xavier Bertrand, cette volonté de revanche est un véritable moteur. »

Nicolas Sarkozy, la stratégie du hold-up

« Nicolas Sarkozy est un enfant de divorcés. Ce qui, dans la bourgeoisie de l’ouest parisien des années 1960 en fait un déclassé social. Il évoque son engagement dans la famille bonapartiste. Il ne voulait pas militer à gauche, pensée dominante à la fac, parfois pas très éloignée du mépris, ni chez les giscardiens, la classe sociale dominante. En revanche, le bonapartisme reconnaît volontiers la valeur de la volonté, la fait primer sur les origines sociales ou la formation. Il est remarqué par Charles Pasqua, “le représentant en pastis”, raille-t-on alors aussi bien à gauche qu’à droite. On connaît la suite.

L’ancien Président me raconte : “Des autres personnalités politiques qui ont fait les grandes écoles, on dit souvent : “Elles sont intelligentes”. De moi, on dit : “Il a de l’énergie” comme pour dévaloriser mes performances. Une réussite comme la mienne est considérée comme un hold-up”. La polémique déclenchée par ses propos sur la Princesse de Clèves reste une plaie vive, tout comme sa supposée inculture littéraire au point qu’il s’applique toujours à parler en détail des livres qu’il a lus.

Chez lui aussi, on retrouve la niaque et le culot. Aux jeunes qui viennent le voir pour lui demander comment faire de la politique, il répond qu’ils ont tort de solliciter son autorisation. Et de lancer pour appuyer son propos : “Très tôt, j’ai compris que si on n’était pas invité à dîner, il faut venir avec la nappe, les couverts, la boisson et la nourriture, ça facilite l’invitation ! »

Mépris de l’argent (des autres), des gens, des idées…Haute estime de lui même… Donneur de leçons…

Sans courage, peu travailleur, envieux, délateur, pleurnichard, éternel insatisfait…

Le français au travers des âges…

Et la politique du « quoi qu’il en coûte » va certainement tout améliorer…

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