Vous avez dit « lépreux » ?

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Le matin du 9 août, je me réveillai heureux j’étais enfin titulaire d’un passe sanitaire. Des jours que je l’attendais. Sans lui, je me sentais incomplet. Mal préparé en cas d’urgence. Je refusais toute sortie. Les premiers jours de nos vacances, je les avais passés terré dans ce gite de campagne que je voyais comme une prison. Mais désormais, je vivais dans un monde sans limites. J’étais un nomade, un poète avec semelles de vent. Je pris ma femme par la taille, la fis tourner sur elle-même comme un danseur de salsa et l’embrassai en la renversant. Je réservai une table dans un restaurant réputé de la région. Le standardiste demanda si nous avions nos passes sanitaires. « Évidemment », répondis-je avec gourmandise.

Descendu à pied au village, j’achetai un journal en version papier – mon rituel des jours pas comme les autres – et je m’installai à une terrasse de café, impatient de montrer enfin mon QR code à quelqu’un. Mais le cafetier ne demanda rien. « J’ai mon passe », finis-je par dire. « Ah, très bien », répondit-il, sans sembler intéressé. « Je peux vous le montrer si vous voulez. » « Non, non, ça ira », grommela-t-il, mais je lui présentais déjà mon téléphone. Il regarda à peine. Il ne scanna pas mon QR code avec sa machine. Était-il un de ces anti-passe qui crient à la dictature et agressent des pharmaciens ? Un hésitant vaccinal troublé par les fake news ? J’étais cruellement déçu. Je bus mon orange pressée sans plaisir. Des gens prenaient place autour de moi et se faisaient servir sans montrer de passe. Si ça se trouve, ils n’en avaient même pas et je m’étais fait inoculer tout cet ARN messager pour rien.

Il était 13 heures lorsque nous arrivâmes au restaurant. Ma fille, affamée, avait été difficile pendant le trajet. L’endroit était une ancienne ferme, perdue dans la campagne, restaurée avec soin. Rien d’autre aux alentours que les arbres et les oiseaux. « Quel endroit magnifique », m’extasiai-je auprès de l’hôtesse, qui, prenant mille précautions, demanda nos passes sanitaires. « Je suis désolée d’avoir à faire ça… » dit-elle tandis que nous cherchions nos téléphones. « Oh non, ne vous excusez pas répondis-je. C’est tout à fait normal. Nous prenons ces choses-là très au sérieux. » Ma femme produisit son passe. Derrière elle, j’étais blême : mon smartphone ne s’allumait plus.

S’ensuivit une longue et vaine négociation Je n’avais plus de batterie et personne n’avait le chargeur qu’il fallait, celui des anciens iPhone, « avec les trois petits traits ». J’eus beau jurer sur le Coran que j’étais vacciné avec le meilleur Pfizer, l’hôtesse ne voulut rien entendre, d’autant que l’énervement me donnait l’air enragé d’un militant anti-passe – je finis d’ailleurs par me plaindre d’être « discriminé ».

Il était tard et ma fille devait manger, aussi ma femme décida d’entrer avec elle, en me promettant de faire vite. Je me retrouvai sur le parking. Par les baies vitrées, je regardais avec amertume ces citoyens de première zone déjeuner dans le luxe. Ma femme et ma fille riaient, sans un regard pour moi. Je ne pouvais aller nulle part. Je n’ai pas le permis. J’avais faim. Je dus cogner à la vitre pour que ma femme me jette quelques restes de son copieux repas. Masque sur le nez, elle m’apporta du pain et de la tapenade puis se hâta de retourner à l’intérieur, comme on fuit le lépreux auquel on vient de donner l’aumône. Je mangeai cette tapenade seul, assis par terre, avec les doigts. À quoi tient la disgrâce.

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