La meute… banale.

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C’est une histoire tristement révélatrice de notre temps, une affaire quasi banale dans l’océan de violence que génèrent parfois les réseaux sociaux. Zoubir, patron d’un bar de Cergy (Val-d’Oise), a vu sa vie basculer, le 30 mai, après avoir été accusé, à tort, d’être l’employeur d’un homme qui avait commis une agression raciste contre un livreur, diffusée sur les réseaux sociaux. Insultes à répétition, lynchage en ligne, menaces de mort, adresse personnelle divulguée, il a été contraint de fermer son établissement et a été placé, un temps, sous la protection des gendarmes. « Les réseaux sociaux m’ont flingué », dit Zoubir qui, depuis, a rouvert son bar la peur au ventre. Son calvaire dit tout de l’air souvent irrespirable de notre époque, de la manière dont l’espace public peut se transformer en une impitoyable arène : pour un mot, un tweet, une réaction, chacun est jugé – et souvent condamné – avant même tout débat ou explication, toute forme élémentaire de discussion.

Cette dérive de l’époque, qui prospère sur la dangereuse polarisation dans laquelle notre société se débat – la semaine dernière, des députés de la majorité et des médecins partisans de la vaccination étaient à nouveau visés par des menaces de mort -, « l’Obs » en raconte cette semaine la face la plus extrême avec notre enquête sur la vie sous escorte. Politiques, personnalités, leaders d’opinion ou simples particuliers, ils ont été placés sous protection policière après avoir été attaqués pour leur statut, leurs propos ou même leur simple existence. Ia haine en ligne et la chasse en meute, passions si tristes de nos temps, sont devenues malheureusement des sports courants, comme si les attaques verbales – et trop souvent physiques – étaient à ce point banalisées qu’on pouvait impunément les multiplier. Mais il n’y a pas d’innocence possible en la matière, bien au contraire, tant les appels à la haine précèdent trop souvent l’irréparable – qu’on pense à l’assassinat barbare de Samuel Paty qui a agi comme un électrochoc dans notre société.

Il faut le dire et le redire : il n’y a pas de séparation entre les réseaux sociaux et la vie réelle, les réseaux sociaux sont la vie réelle, ils sont l’espace public. Les haters et autres trolls seraient bien avisés d’en prendre conscience, tant ils ne sont en rien protégés par leur prétendu anonymat. Derrière tout pseudonyme il y a une adresse IP et la possibilité, pour la justice, de remonter à l’identité des cyberharceleurs. Les pouvoirs publics ont d’ailleurs pris la mesure du phénomène et ont récemment durci l’arsenal législatif contre la haine en ligne et renforcé les effectifs de police chargés de sa répression. Tout internaute malveillant, auteur d’injures ou de menaces verbales, doit aujourd’hui savoir qu’il est susceptible de répondre de ses actes devant les tribunaux, comme l’a montré le procès des cyberharceleurs de la jeune Mila, qui s’est tenu le mois dernier.

Dans cette affaire de bruit et de fureur, où chacun a été sommé de choisir son camp en défense ou non de la jeune fille – qui avait proféré des propos injurieux contre la religion musulmane -, la justice a su rappeler le droit, loin de toutes les instrumentalisations. Véritable plongée dans la « dynamique infernale du harcèlement en ligne », le procès, qui a débouché sur des condamnations à des peines de quatre à six mois de prison avec sursis, a permis de faire œuvre de pédagogie : « Il n’y a pas d’anonymat sur internet, a réaffirmé le président du tribunal lors du jugement. La liberté d’expression n’est pas sans limites. À l’expression d’une critique, même choquante, même liée à une religion, nul ne saurait répondre par une prise à partie personnelle. » Espérons que ce rappel élémentaire puisse être entendu alors que s’ouvre une campagne présidentielle propice à tous les dérapages. Il en va de la salubrité de notre débat public et in fine, de notre capacité à faire toujours société.

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