1991 – 25 décembre

le

Il y a trente ans, le dernier dirigeant de l’Union soviétique annonçait son abdication dans la relative indifférence de ses compatriotes. L’aventure bolchévique s’achevait avec l’homme qui avait tenté sans succès de réformer le système. Ses proches collaborateurs se souviennent.

Mikhail Gorbatchev .

La nuit est déjà tombée sur la place Rouge lorsque le téléphone d’Andrei Gratchev, porte-parole de la présidence de l’URSS, sonne dans sa voiture. À l’autre bout du fil, son patron, Mikhail Gorbatchev, lui demande de revenir au Kremlin où une soirée d’adieu a été improvisée. Nous sommes le 25 décembre 1991. Sur le toit de la présidence, le nouveau drapeau russe flanqué de l’aigle à deux têtes vient de chasser l’emblème rouge avec la faucille et le marteau. L’Union soviétique a rendu son ultime soupir : une heure plus tôt, le dernier des tsars rouges a annoncé sa démission à la télévision.

L’homme de la perestroïka a réuni autour de lui les fidèles qui ne l’ont pas abandonné. Andrei Gratchev se joint à Alexandre Iakovlev, l’architecte des réformes, Egor Iakovlev, le directeur de la télévision russe, et Anatoli Tchemiaev, le conseiller diplomatique, dans le fameux salon décoré de boiseries en noyer qui jouxte le bureau du chef de l’État. La table est dressée. Sirotant un cognac, les hommes du président reviennent sur ces six années qui ont changé le monde. « L’ambiance était grave et triste », confie trente ans après, dans un français impeccable, Andrei Gratchev (auteur de plusieurs livres sur I’URSS, il prépare un nouvel ouvrage sur cette année 1991 qui devrait sortir cet automne, NDLR).

Le téléphone reste désespérément silencieux ce soir-là. Les chefs d’État des 15 nouvelles républiques nées de la dissolution de l’URSS ont déjà tourné la page Gorbatchev. À Moscou, un seul média publiera le lendemain l’intégralité de son discours testament. Ses concitoyens, qui tentent de garder la tête hors de l’eau dans le chaos économique ambiant, ont compris depuis des semaines, voire des mois pour les plus perspicaces, que Mikhail Gorbatchev a été dépossédé de ses pouvoirs par Boris Eltsine, le président de la nouvelle république de Russie.

À quoi tient la chute du dernier des tsars rouges ? Peut-être à sa décision de partir en vacances, au mois d’août 1991. Les hommes du président ont gardé un souvenir précis de cette période. « Rien n’annonçait la catastrophe à venir », raconte Andrei Gratchev. Au contraire, un vent d’optimisme soufflait au Kremlin. Mikhail Gorbatchev venait d’arracher l’accord des dirigeants des républiques soviétiques en faveur d’un nouveau traité d’union. Les membres du Soviet suprême se préparaient à rejoindre leurs datchas tandis que leur patron s’en volait avec sa femme Raïssa en Crimée.

Plus tard, il admettra que ce fut l’une des plus graves erreurs de sa vie. « Il avait hésité à partir, confie son interprète et ami Pavel Palazhchenko. Mais il était dans un profond état d’épuisement au sortir de ces longues négociations avec Boris Eltsine sur la réforme de l’URSS. Il pensait qu’il pouvait se donner du repos. » Le chef du Kremlin est resté aveugle devant la colère qui montait chez les durs de l’armée, du KGB et de ses propres ministres, malgré les avertissements du… président américain George Bush en personne qui lui a recommandé fin juillet la prudence.

Le 18 août, le couple Gorbatchev se repose, à l’écart du monde, dans la luxueuse résidence de Foros. La mer Noire s’étale au pied de la datcha habillée de marbre et de bois précieux. À 17 h 50, une délégation qu’il n’attendait pas est annoncée. À sa tête, son chef de cabinet Valery Boldine et Iouri Plekhanov, général du KGB, l’informent de la création d’un comité pour l’état d’urgence. À son grand étonnement, ils lui demandent de prendre la tête de ce coup d’État qui ne veut pas dire son nom. Il s’y refuse tout en les saluant d’un mystérieux : « Allez, les gars. » Avant de recevoir les messagers des putschistes, le président a tenté de joindre Moscou. En vain : les communications sont coupées. La résidence est isolée du reste du monde.

Le 19 août, l’apparatchik Andrei Gratchev dort encore dans sa datcha près de la capitale lorsqu’un appel de sa mère le réveille en sursaut. « Gorbatchev a été arrêté » le prévient-elle. La radio évoque une maladie soudaine du président qui l’a rendu « incapable d’exercer les fonctions du chef d’État ». Son vice-président Guennadi Ianaïev le remplace. L’état d’urgence est proclamé. « À quel type de coup d’État avons-nous affaire, celui des colonels grecs ou une version plus sanglante, celle de Pinochet au Chili ? », s’interroge Andrei Gratchev.

Proche du chef de l’État, lui-même s’attend à être arrêté à n’importe quel moment. Philosophe, il décide de profiter de ses dernières heures de liberté en allant faire un tour en barque avec sa femme sur le fleuve. Aucun policier ne vient finalement toquer à sa porte. Plus tard, il assiste à la conférence de presse surréaliste des putschistes, où il note comme des millions de Soviétiques les mains qui tremblent de Guennadi Ianaïev, le vice-président de l’URSS, propulsé président par intérim. « Ce n’était pas un tableau très convaincant », se souvient Andreï Gratchev.

Le comité d’état d’urgence comprend notamment le premier ministre Valentin Pavlov, le président du KGB Vladimir Krioutchkov ou encore le ministre de la défense Dimitri Iazov. Autant dire la vieille garde qui dit vouloir défendre l’URSS menacée d’implosion. Mikhail Gorbatchev comprend qu’il est trahi par les conservateurs du régime, ceux-là mêmes qu’il a intégrés à son gouvernement en 1990, au risque de se brouiller avec le camp réformateur. Isolé dans sa résidence de Crimée, le dirigeant en est réduit à suivre les événements en spectateur, au moyen d’un récepteur radio à ondes courtes branché sur la BBC.

Très vite pourtant, le putsch donne l’impression de piétiner. De retour à Moscou, Andreï Gratchev découvre la mobilisation de milliers de Moscovites devant la Maison Blanche, le siège du Parlement russe. La mort de trois protestataires, écrasés sous un char par accident, a soulevé une vague d’indignations qui terrorise les factieux. Aucun n’est prêt à donner l’ordre de tirer sur la foule. Signe supplémentaire de leur amateurisme, ils ont laissé libre de ses mouvements Boris Eltsine, le président de la Russie, principale république de l’Union soviétique, dont la maison est surveillée par le commando Alpha du KGB.

Une erreur fatale : cet animal politique est passé maitre dans l’art de sentir les situations. Profitant du flottement chez les comploteurs, l’homme à la démarche d’ours fend la foule des manifestants réunis devant le Parlement russe. « Nous sommes en présence d’un coup d’État droitier, réactionnaire et anticonstitutionnel ! », lance-t-il au pays et au monde, après avoir grimpé maladroitement sur un char envoyé sur la place. Les images de CNN font le tour du monde. Aussitôt, le commandant du peloton de chars se range à ses côtés. L’armée, elle, reste l’arme au pied ou pactise avec les manifestants. Ce jour-là, l’apparatchik Boris Eltsine entre dans l’histoire, en endossant les habits de sauveur de la démocratie. « Il s’est comporté en homme d’État courageux au moment où rien n’était joué », constate Andreï Gratchev. Le contraste avec l’impuissance de Mikhail Gorbatchev sur les bords de la mer Noire est saisissant. On l’ignore alors, mais le dirigeant retenu en otage vit durant ses trois jours un drame personnel : Raïssa, effrayée par l’idée de perdre son mari, est victime d’une hémorragie cérébrale qui provoque une paralysie temporaire d’une partie du corps.

Quand il rentre finalement à Moscou, le 22 août, Mikhaïl Gorbatchev a perdu la partie tout autant que les « putschistes amateurs » qui sont incarcérés après une reddition sans condition. Le centre du pouvoir s’est déplacé du Kremlin à la Maison Blanche, le Parlement de la république soviétique de Russie, qui obéit à Boris Eltsine. C’est là que des centaines de milliers de Moscovites se pressent pour fêter la victoire contre les comploteurs. « Gorbatchev est rentré dans un autre pays. Il est devenu l’otage de Boris Eltsine après avoir été celui des putschistes », constate Andreï Gratchev.

À son retour, le président lui offre le poste de porte-parole et d’assistant à la politique étrangère. L’horizon semble déjà bouché, et pourtant il accepte la mission. « C’était une action désespérée de sauver ce qui pouvait encore l’être du pays, précise Andreï Gratchev. Je ne me voyais pas refuser ». Las, la réforme de l’URSS qui devait entrer en vigueur le 20 août est mort-née. Prétextant la peur d’un nouveau coup d’État, les républiques soviétiques déclarent leur indépendance les unes après les autres. Le pouvoir de Mikhail Gorbatchev se réduit à Moscou, où Boris Eltsine rogne ses prérogatives. « Gorbatchev ma toujours dit que ses différends avec Eltsine étaient politiques et non personnels, assure son interprète Pavel Palazhchenko. Il n’avait pas de haine contre lui, au contraire d’Eltsine qui le détestait depuis 1987.Il interdisait même à ses proches de citer le nom de Gorbatchev »

À l’automne, le président apparait de plus en plus fatigué aux yeux de son entourage. Il se bat avec l’énergie du désespoir pour faire adopter son deuxième projet d’Union des États, une sorte d’URSS confédérale, qu’il tente de vendre à ses 15 républiques. Au moment où il pense toucher au but, Boris Eltsine et les présidents des républiques biélorusse et ukrainienne, le 8 décembre, lui infligent un coup de poignard dans le dos. Les trois dirigeants réunis très secrètement dans un pavillon de chasse signent la mort de l’Union soviétique, remplacée par un vague projet de Commonwealth : la Communauté des États indépendants. Les jours suivants, le Time titre « Le président sans pays ». De guerre lasse, il se résout à la démission.

Il aurait dû quitter son poste le 24 décembre, si Andreï Gratchev ne l’avait pas supplié de décaler sa décision de vingt-quatre heures, par égard pour les millions de catholiques dans le monde qui fêtaient Noël au sein de leur famille. « Vous n’allez pas leur gâter la soirée par une nouvelle qui va choquer la planète », lui lance son conseiller. La démission sera donc annoncée le 25 décembre, après un appel au président américain George Bush. Le lendemain, la presse étrangère applaudira longuement le dernier dirigeant de l’histoire bolchevique lors d’une conférence de presse improvisée par son porte-parole. Dès lors, l’homme qui a mis fin à la guerre froide et contribué à son insu à la destruction de l’URSS n’a jamais cessé d’être respecté à l’ouest et méprisé, voire haï par une majorité de ses compatriotes qui l’accusent d’avoir vendu le pays.

Andreï Gratchev, qui lui est resté fidèle, l’appelle régulièrement. « La Russie d’aujourd’hui est très différente de ce qu’elle aurait dû être dans l’esprit de Gorbatchev », pense l’ancien conseiller installé en France. L’homme qui a déchiré le rideau de fer regrette que Russes et Européens aient renoncé à la construction d’une maison commune. En fêtant son 90 anniversaire cette année, il a indiqué : « Nous ne sommes qu’à mi-chemin entre le régime totalitaire et la démocratie. La bataille continue. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.