Nucléaire : les parlementaires dénoncent l’abandon du projet Astrid.

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L’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques étrille le gouvernement, qui a enterré le projet de recherche le plus avancé.

Saisi il y a plus de dix-huit mois par le bureau de l’Assemblée nationale à la suite de l’arrêt brutal, sans le moindre débat, d’un projet de recherche majeur en France, l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques (OPECST) vient de rendre son rapport. Et il est corrosif pour le gouvernement : « Les intérêts à long terme du pays ne semblent pas avoir été pris en compte » dans la décision, adoptée à l’été 2019, de suspendre le projet de recherche Astrid, écrivent les parlementaires.

En construction à Marcoule (Gard), ce prototype de réacteur de quatrième génération avait pour objectif de « fermer le cycle » du nucléaire en France, c’est-à-dire de réduire considérablement les déchets produits en réutilisant le plutonium, et d’offrir à la France une indépendance électrique de plusieurs siècles en permettant d’utiliser son énorme stock d’uranium appauvri. « L’exécutif jette aux oubliettes soixante années de recherches scientifiques », s’alarme le sénateur (LR) Stéphane Piednoir, coauteur du rapport avec le député (LREM) Thomas Gassilloud. « Cette décision, prise sans débat, alors que l’on sait que notre consommation électrique va considérablement augmenter dans un contexte de réchauffement climatique, est incompréhensible », juge-t-il. Et met en péril à la fois l’indépendance, et la crédibilité du pays. Entretien.

Le Point : L’arrêt du projet Astrid, à l’été 2019, a pris de cours la classe politique comme les chercheurs du CEA. Pourquoi ?

Stéphane Piednoir : De notre point de vue, la situation est particulièrement grave, car nous sommes désormais quasiment hors des clous par rapport à la loi du pays. Deux textes font référence, en droit français, sur le nucléaire du futur : la loi bataille de 1991, qui prévoit le stockage des déchets en couche géologique profonde, et la loi de 2006 qui dispose, dans son article 6, que la France s’inscrit dans une logique de réduction de la quantité et de la nocivité des déchets radioactifs, notamment par le traitement des combustibles usés. C’est le principe de « fermeture du cycle ». Aujourd’hui, après une première combustion dans des réacteurs classiques que sont nos réacteurs à eau pressurisée (les REP), les combustibles usés sont retraités à La Hague pour séparer plutonium et uranium, et pour combiner un nouveau combustible : le MOX, qui peut être utilisé dans la moitié de nos réacteurs.

À plus long terme, la France devait s’engager dans la construction de réacteurs de quatrième génération, qui auraient permis un multirecyclage. Le projet Astrid, développé depuis 2010 par le CEA à Marcoule, est un prototype de cette nouvelle génération de réacteurs, qui doivent permettre d’utiliser notamment le plutonium issu d’une première combustion. En faisant cela, non seulement on recycle nos déchets, mais on n’en produit pas davantage puisque la surgénération nous permet de consommer autant de plutonium qu’on en produit au cours de ces multicombustions [voir encadré, en fin d’interview].

Ce pays, qui était leader sur la filière nucléaire dans le monde, renonce à un programme majeur pour l’avenir.

Cette recherche avait-elle des chances crédibles d’aboutir, à moyenne échéance ?

Notre antériorité dans ce domaine date de plus de soixante ans. Les premiers prototypes de réacteurs à neutrons rapides remontent aux années 1970, avec Rapsodie, puis Phénix et Superphénix. Astrid était le prolongement de cette filière des RNR qu’avait souhaité relancer Jacques Chirac en 2006. La France avait une vraie avance, et souhaitait répondre à un impératif légal de réduction des déchets et de surgénération. Cela aurait également permis d’utiliser notre stock colossal d’uranium appauvri : nous disposons à ce jour de 350 000 tonnes d’uranium appauvri par l’enrichissement, entreposé dans des hangars, qui nous garantirait une indépendance électrique pour des centaines, voire des milliers d’années.

Comment comprenez-vous cette décision de suspendre ces recherches ?

La décision a été prise en catimini, à l’été 2019, et on l’a apprise par voie de presse. Comme il serait illégal d’abandonner le programme, l’exécutif a décidé de son report à la fin du siècle ! Autrement dit : il est enterré en bonne et due forme. C’est non seulement contraire au droit français, mais cela envoie un signal de non-fiabilité de la France ! On se pince pour le croire. Ce pays, qui était leader sur la filière nucléaire dans le monde, renonce à un programme majeur pour l’avenir. Cela va à contretemps de l’histoire. De nombreux pays dans le monde ont des programmes de construction de réacteurs nucléaires, pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. La Chine et la Russie ont leurs propres filières, mais pas l’Inde, ni l’Afrique, qui aura demain des besoins électriques énormes. On ne se projette pas sur cet avenir international. C’est extrêmement grave sur le long terme. Et c’est un désastre industriel ! La filière française du nucléaire, c’est 3 000 entreprises, 220 000 emplois… Notre pays est suffisamment martyrisé sur le plan industriel pour ne pas condamner une filière de pointe.

Mais l’EPR est en construction à Flamanville, la recherche sur les petits réacteurs modulaires se poursuit… La recherche n’est pas abandonnée ?

Les EPR sont des réacteurs de troisième génération, destinés à remplacer notre parc à court terme, quand l’exécutif aura fini de procrastiner à ce sujet. Mais ils restent une technologie de réacteurs à eau pressurisée classique, qui ne répondent pas à cet impératif de réduction des déchets. Nous risquons donc, demain, d’être dépendants des pays qui auront su, eux, développer des technologies du futur. La Chine et la Russie investissent des milliards actuellement dans la recherche et l’innovation nucléaires ! Elles maîtrisent parfaitement nos technologies, et vont désormais plus loin. Que la France perde son leadership sur une telle filière est extrêmement inquiétant. Demain, devrons-nous acheter les réacteurs dont nous aurons indéniablement besoin à des consortiums chinois ?

Le gouvernement actuel n’a pas de feuille de route au-delà de 2029 pour sa politique énergétique. Il hésite à commander de nouveaux réacteurs pour renouveler le parc qui arrivera bientôt en fin de vie, il suspend des programmes de recherche importants… L’OPECST alerte depuis 1991 sur cette problématique, et rien ne se passe. La France veut-elle, sans le dire, sortir du nucléaire ?

Je ne le crois pas. Mais il est vrai que depuis Jacques Chirac, qui a appuyé la recherche sur les RNR en 2006, et Nicolas Sarkozy, qui a lancé Flamanville, rien ne s’est passé. Emmanuel Macron n’a fait que reporter la réduction de la part de nucléaire à 50 % de notre mix électrique de 2025 à 2035. C’est un signal intéressant, mais il aurait dû oser un vrai débat en 2019 avec le Parlement. Peut-être que les réacteurs à neutrons rapides ne sont plus la solution d’avenir, mais alors il faut nous expliquer par quoi on les remplace. Cette absence de solution de substitution nous étonne fortement. Nous n’avons pas les ressources naturelles d’un pays comme la Norvège, qui produit 94 % de son électricité avec des barrages hydroélectriques. C’est ainsi.

On sent entre les lignes votre exaspération. Vous considérez que ces choix doivent revenir au peuple français ?

Cette annonce en catimini en 2019 est le pire de ce qu’on peut faire au Parlement. On bafoue des textes législatifs, sans explication. Le gouvernement a expliqué que le prix de l’uranium étant actuellement bas, on pouvait se dispenser de le retraiter. Mais personne ne connaît, à vingt ans, la volatilité du cours de l’uranium ! Sur l’échelle d’un quinquennat, ça tient la route. Mais cette vision court-termiste n’est pas du tout ce qu’on attend d’un exécutif.

Vous n’appelez pourtant pas à relancer le projet, mais à ouvrir le débat.

Nous essayons de rester humbles, notre rôle n’est pas d’asséner des injonctions, mais d’analyser et d’évaluer les choix. Si l’exécutif veut arrêter cette recherche, très bien. Mais il doit expliquer sa stratégie alternative pour répondre à l’impératif de réduction des déchets. En 2030, les piscines de La Hague devraient être pleines, et les futurs nouveaux centres de stockage ne devraient pas être opérationnels avant 2034. Le recyclage devait permettre de répondre à cette situation. Sans recyclage, qu’est-ce qu’on fait ?

Avez-vous le sentiment que le gouvernement sait où il va ?

Il y a une forme d’aveuglement volontaire. Des pays, comme l’Allemagne ou l’Angleterre, ont fait des projections d’augmentation des besoins d’électricité d’ici à 2050 de l’ordre de 70 à 80 %. Nos autorités affirment que, dans le pire des cas, cette augmentation ne sera que de 20 %. Personne n’y croit ! En travaillant sur ces bases-là, on peut se persuader qu’on pourra se contenter de petites éoliennes installées sur les toits. Ce n’est pas sérieux ! On sait bien qu’on va vers plus de besoins électriques, ne serait-ce qu’avec les véhicules ! [RTE estime qu’un parc de 15,8 millions de véhicules électriques en 2035 consommerait l’équivalent de la production de cinq réacteurs nucléaires, NDLR] Il y a une espèce de déni de la part de l’exécutif sur les besoins futurs, et, donc, sur la nécessité de s’appuyer sur nos atouts. Et nos atouts, ce n’est pas l’hydroélectricité, même si cela constitue la part la plus importante d’énergies renouvelables en France, ce n’est pas d’aller vers le gaz comme le font certains pays, ou vers le charbon. Notre force, c’est le nucléaire. C’est l’héritage du général de Gaulle, de Pompidou… Qu’on renonce à s’appuyer sur ses points forts est une façon de gouverner un peu schizophrène.

Astrid : un prototype de réacteur à neutrons rapides
Dans nos réacteurs actuels à eau pressurisée, seul l’isotope 235 de l’uranium naturel est utilisé dans le processus de réaction en chaîne. Ces réacteurs sont dits à « neutrons lents », la course des neutrons émis lors des réactions de fission y étant ralentie par l’eau. Mais l’uranium naturel (U 238) ne comporte que 0,7 % d’isotope 235, c’est pourquoi il doit être enrichi à 3 % ou 4 %, afin de déclencher la réaction en chaîne. Une grande quantité d’uranium naturel est donc « gâchée » pour l’obtenir.
Mais imaginons que l’uranium 238 soit constamment bombardé de neutrons rapides, qui ne seraient pas ralentis par l’eau. Il produirait davantage de plutonium. C’est le principe de la surgénération : le système peut produire, pendant son fonctionnement, davantage de plutonium qu’il n’en consomme. Astrid était un prototype de ces réacteurs de quatrième génération : un réacteur à neutrons rapides, refroidi par du sodium liquide. Si cette technologie n’était pas encore aboutie, elle présentait à terme un double intérêt : d’abord, tirer 50 à 100 fois plus d’énergie de l’uranium naturel que nos actuels REP, en rendant secondaire la délicate question de la ressource : la France dispose aujourd’hui d’un stock de 315 000 tonnes d’uranium appauvri, qui lui assureraient plus de 5 000 ans de production dans des réacteurs surgénérateurs à neutrons rapides. Ensuite, les neutrons rapides permettent de brûler les déchets nucléaires, notamment le plutonium et les actinides mineurs extrêmement radioactifs générés par la fission, réduisant drastiquement la quantité et la toxicité des déchets de la filière.

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