Le français lâche et sans mémoire…

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« L’Archipel du goulag », le Nuremberg du marxisme-léninisme

1973 : Alexandre Soljénitsyne publie le récit glaçant, en 1500 pages, de la (sur)vie dans les camps de concentration soviétiques. En pleine guerre froide, il provoque une violente levée de boucliers.

Autodafés, l’art de détruire les livres.

Comment s’organise la mise à l’index des livres qui dérangent la pensée dominante ? Michel Onfray a sélectionné les plus emblématiques du demi-siècle écoulé : Les Habits neufs du président Mao, de Simon Leys, L’Archipel du goulag, d’Alexandre Soljénitsyne, Le Choc des civilisations, de Samuel Huntington… Sa série d’été dans Le Point.

Le premier qui dit la vérité… 

S’il y eut, et c’est fort heureux, un Nuremberg du national-socialisme, il n’y eut pas, et c’est fort dommage, d’équivalent pour les crimes du marxisme-léninisme au XXe siècle. Les atrocités léninistes, trotskistes, staliniennes bénéficient d’une extraterritorialité morale qui sécrète une étonnante jurisprudence : en France, on peut avoir eu une jeunesse trotskiste à la Ligue communiste révolutionnaire ou à Lutte ouvrière, de jeunes années maoïstes à la Gauche prolétarienne ou au Parti communiste marxiste-léniniste français, voire au PCF des années staliniennes, sans que ce soit rédhibitoire pour faire carrière – bien au contraire ! En revanche, on imagine mal et, je le rappelle, c’est fort heureux, qu’un jeune, qui aurait manifesté sa dilection pour Mussolini, Pétain, Vichy, l’OAS, les nazis, les franquistes, les salazaristes, Pinochet, la Grèce des colonels, jouisse d’une même clémence et d’une même facilitation professionnelle. 

La parution à Paris, en langue russe, le 28 décembre 1973 (1974 en traduction française) de L’Archipel du goulag offre une pièce à verser au dossier d’instruction en vue d’un procès de Nuremberg des crimes marxistes-léninistes. 

Avant cette date, d’autres auteurs ont dénoncé l’existence du régime de terreur qui sévissait en Union soviétique : Boris Souvarine avec son livre sur Staline (1935) et son Cauchemar en URSS (1937) ; André Gide dans Retour de l’URSS (1936) ; Kravchenko avec J’ai choisi la liberté ! (1946) ; Voline dans La Révolution inconnue (1947) ; ou Albert Camus, lire ou relire L’Homme révolté (1951). Dès lors, dans la seconde moitié du XXe siècle, qui voulait les preuves de la nature totalitaire de l’URSS en disposait. 

Ces critiques ne venaient pas de la droite ou de l’extrême droite, encore moins des « fascistes » comme il fut dit, ni de tsaristes animés par le ressentiment ou de traîtres stipendiés par la CIA et instrumentalisés par les services secrets de quelque autre pays : tous ces hommes ont d’abord souscrit à l’idéal d’une révolution appelée à apporter le bonheur à l’humanité, Soljénitsyne compris, avant de constater que ce projet de paradis avait accouché de l’enfer. 

Soljénitsyne consacre 1500 pages à ce qu’il nomme un « essai d’investigation littéraire ». Rien à voir avec la franche fiction d’un Orwell, le roman classique d’un Aragon, l’« autofiction » d’un Serge Doubrovsky ou le « romanquête » d’un BHL qui plient le réel à leur fiction : Soljénitsyne enquête et travaille comme Zola, il écrit aussi comme lui ou comme un auteur de roman naturaliste. Tout est vrai dans ce livre ; seuls manquent les noms propres qui exposeraient des gens restés sur place. Du Tout-Paris d’où il parle, Roland Barthes attaque l’œuvre en estimant que sa forme, pas assez poudrée ni parfumée selon son goût, exclut qu’on s’attarde sur le fond (Le Figaro, 8 octobre 1974). Il donne ainsi des gages à la gauche alors utile pour faire carrière. 

Scission. La première édition en français en 1974 (Seuil). Les intellectuels parisiens vont s’affronter sur sa qualité « littéraire ».

L’Archipel du goulag n’a qu’une seule matière : le réel. Plus précisément : le réel politique soviétique dans son essence qui gît en son épicentre : un système concentrationnaire carcéral. Ce livre, comme tout chef-d’œuvre, est impossible à résumer. Il est dense, efficace, sans fioritures, sans littérature au sens où il ne vise pas des effets de style. La forme est au service du fond, elle n’est pas une fin en soi comme si souvent chez les intellectuels, comme toujours chez les esthètes. L’écrivain fabrique une machine de guerre politique avec son écriture. 

Dans la multitude d’entrées possibles à ce livre, j’en isole une : la machine soviétique déshumanise, elle transforme les hommes en bêtes féroces. Le marxisme-léninisme proposait de mettre au jour un homme nouveau, l’Homo sovieticus dont elle avorte s’avère une régression vers l’inhumain. 

Le livre s’ouvre sur une anecdote qui semble résumer l’ouvrage, c’est un genre d’apologue, une fable. En 1949, Soljénitsyne lit dans une revue scientifique publiée par l’Académie des sciences la narration de ce qui pourrait passer pour un fait divers : lors d’une campagne de fouilles dans le bassin de la Kolyma, ceux qui creusent la terre gelée tombent sur « une lentille de glace souterraine, témoin d’un courant ancien pris par le gel, et, dans ce courant, pris eux aussi par le gel, des représentants d’une faune fossile remontant à une dizaine de milliers d’années. Poissons ou tritons, ils s’étaient conservés dans un tel état de fraîcheur, au témoignage du savant correspondant de la revue, que les participants, la glace une fois fondue, les avaient mangés sur-le-champ AVEC PLAISIR ». Soljénitsyne de comprendre que manger un genre de triton préhistorique décongelé avec plaisir, seuls des prisonniers politiques du goulag dans la région de la Kolyma, des zeks, le peuvent ! « Note imprudente », écrit Soljénitsyne – en effet… 

Et le livre accumule les informations qui vont en ce sens : ce que l’homme fait à l’homme, aucune bête ne le fait, car les bêtes tuent pour manger, vivre, survivre. Ici, certains hommes en mettent d’autres plus bas que terre en estimant travailler à l’amélioration de l’humanité. Quand on a réduit des hommes à manger des animaux ayant vécu avant l’homme, ce que l’on fait de l’homme est inhumain au sens étymologique. 

L’Archipel du goulag décrit l’odyssée de cet inhumain. De l’arrestation à la libération, quand elle a lieu et que le détenu n’est pas mort entre les deux en passant par la déportation, l’incarcération, l’humiliation, la dégradation, la soumission, les cercles de l’enfer débordent ceux de Dante. 

De quoi ceux qui sont arrêtés sont-ils coupables ? Il faut oublier cette idée qu’en régime marxiste-léniniste une arrestation obéirait à une raison franche claire, nette, définie ! C’est tout, rien, autre chose, n’importe quoi. Une broutille, une suspicion, une dénonciation, un arbitraire. Il s’agit pour le pouvoir de gouverner par la terreur : l’individu qui n’a rien à se reprocher doit se reprocher de n’avoir rien à se reprocher. C’est la grande leçon de 1793. Les puissants bolcheviques veulent que les misérables du peuple aient peur et tremblent sans cesse afin qu’ils se fassent zélés, obéissants, dociles, soumis, disciplinés, dominés. Sous couvert de communisme et de bonheur des peuples, le régime fabrique des esclaves en quantité industrielle. 

Pour ce faire, rien de tel que de passer par le corps qu’il faut salir, broyer, humilier, affamer, déshumaniser, torturer, dégrader, ruiner, violer : il est la voie royale qui mène à l’âme qu’il s’agit d’abolir, d’effacer comme une trace mauvaise d’un temps honni, celui d’avant, celui du capitalisme bourgeois. Plus de conscience, plus de morale, plus de valeurs, plus de vertus, plus de bien, plus de mal, plus de bon, plus de mauvais, il n’existe plus de loi, si ce n’est celle du goulag dans lequel il n’y a plus de loi. Le caprice de qui dispose du « liseré bleu », le signe distinctif d’appartenance à la tribu bolchevique, fait la loi. 

Trotski écrit Leur Morale et la nôtre pour expliquer que tout ce que décide la révolution est bon donc bien, tout ce qui l’entrave est mauvais donc mal. Tuer un commissaire du peuple qui vient, par caprice, de violer une femme, c’est mal ; tuer un paysan qui a ramassé quelques céréales après la moisson pour donner du pain à ses enfants, c’est bien. 

Ainsi, quand les bolcheviques entrent dans une maison pour arrêter un homme et qu’ils découvrent un cercueil d’enfant dans la pièce, ils le fracassent, l’ouvrent, sortent le corps de l’enfant et regardent si la boîte ne contient rien de suspect. Puis ils embarquent le père de l’enfant mort et le conduisent dans un goulag pour dix ou vingt ans, ou plus. Il y sera exécuté ou il mourra de faim, de froid, d’épuisement, du typhus, de maladie, de mauvais traitements. Qu’a-t-il fait ? Rien du tout peut-être, mais le pouvoir avait besoin d’être craint comme la Mort et rien de tel pour ce faire que l’arbitraire, le caprice, le discrétionnaire : point n’est besoin d’être coupable pour devenir une victime. Le sang victimaire et sacrificiel doit couler sans répit, car il fonde la puissance bolchevique. 

La « déportation », le mot est employé, suit l’arrestation et l’interrogatoire musclé où l’humiliation commence par la torture du corps et de l’âme. On sait comment les hommes s’y prennent depuis le début de l’humanité. Parmi ces odieux raffinements dans le mal, l’écrasement des parties génitales, comme pour empêcher que se reproduise quiconque pourrait avoir l’impudence et l’imprudence de penser, agir et vivre en homme libre. 

Le régime marxiste-léniniste utilise les trains pour conduire les prisonniers vers leurs funestes destins. On déporte les enfants dès l’âge de 12 ans, les femmes quel que soit leur âge, les vieillards, les malades. Toute ressemblance avec quelque chose qui rappellerait ce qui fut commis à l’ouest de la Russie soviétique ne serait pas fortuite… 

Enfer. Soljénitsyne au camp d’Ekibastouz, où il « travailla » de 1949 à 1953.

Soljénitsyne rapporte qu’un homme fut interpellé par la police politique dans le bloc opératoire où il allait subir une intervention chirurgicale. Il se peut même que, paradoxe sidérant, cette Gestapo bolchevique s’empare d’un léniniste zélé, d’un communiste empressé, d’un militant dévoué, d’un dévot du marxisme-léninisme et l’envoie au goulag pour une ou deux décennies. Sa faute ? Ne la cherchez pas, il n’y en a pas. 

Le but du Politburo, qui se dit le peuple, mais qui n’est jamais que le Parti, à savoir les apparatchiks qui rassemblent les parvenus du nouveau régime, consiste à terrifier afin de gouverner par la terreur. Ces pourvoyeurs de mort triomphent en fils pieux et fidèles de Robespierre, Marat et Saint-Just. 1793 est leur avenir progressiste et le peuple, le cadet de leurs soucis. Ceux qui, aujourd’hui, se réclament de l’avocat ressentimenteux d’Arras pensent et agissent toujours ainsi. 

Soljénitsyne effectue une analyse qui gêne par sa subtilité : il n’oppose pas le bon Lénine au mauvais Staline avec en tiers observateur un gentil Trotski antistalinien ! À Paris, les rhéteurs et les sophistes de gauche prétendent que Lénine avait les mains propres, qu’il était un homme qui voulait sincèrement le bonheur de l’humanité, que Staline a dévoyé son projet et que Trotski, dans un troisième temps de dissertation comme on apprend à les faire à l’École normale supérieure, s’avère un remède à cette perversion du léninisme. 

Mais à Paris, comme souvent, on se trompe ! Comment l’homme qui a créé l’Armée rouge et envoyé sa troupe mater par balles la rébellion authentiquement révolutionnaire de Kronstadt, au cours de laquelle des marins réclamaient les soviets au nom desquels la révolution s’était faite, pourrait-il être un remède alors qu’il illustre une variation sur le thème du mal ? 

Soljénitsyne effectue une lecture chronologique, historique, véridique : ces trois hommes incarnent trois facettes d’un même diamant noir. Ce sont trois orgueilleux, trois ambitieux qui défendent un même monde et se battent sur l’emballage destiné à faire oublier qu’il s’agit d’une question de personnes. La preuve, le premier « camp de concentration » – le mot date de 1917 et se trouve dans un décret du Conseil des commissaires du peuple daté de 1918 – est créé par Lénine, développé et étendu par Staline, et Trotski ne trouve rien à y redire tant qu’il gouverne… 

Soljénitsyne montre avec force détails, chiffres et arguments que le régime marxiste-léniniste a tué beaucoup plus que le régime tsariste, et ce dans des proportions incommensurables et sur des temps plus concentrés ! Procès falsifiés, invention de culpabilités, montages d’affaires, suppression du droit de la défense, abolition des procédures, peines décidées avant l’ouverture du procès, impossibilité de faire appel : le schéma du Tribunal révolutionnaire de 1793 fait la loi. L’URSS a métastasé Fouquier-Tinville et propagé un cancer généralisé dans tout le pays. 

Le camp de concentration pratique « l’extermination par le travail » – c’est le sujet du deuxième tome de L’Archipel. Quel besoin de dépenser de l’argent dans des chambres à gaz, dans l’approvisionnement en Zyklon B ? L’URSS pauvre en tout se sert des rigueurs du climat : comment pourrait survivre un prisonnier mis au travail par des températures de moins 40 ou moins 50 degrés sans autre vêtement que des guenilles, sans nourriture conséquente, sans sommeil, sans chauffage, sans soins, qu’on asservit dans des journées de quatorze heures sur des chantiers à creuser à mains nues la terre gelée pour créer des canaux ou des voies ferrées (les 4 000 kilomètres du second Transsibérien, par exemple…) qui se révèlent inutilisables faute d’ingénierie en amont, pour extraire des minerais, construire des centrales hydroélectriques, bâtir des villes, des ports, des usines atomiques, des routes, des consortiums industriels, des fonderies, l’université Lomonossov à Moscou ? 

Chaque soir, les cadavres sont récupérés sur le chantier. Congelés, saisis dans la position où la mort les prend, ils sont secs. On les embarque sur des traîneaux et on les jette nus dans des fosses communes : en tombant dans ces trous ils « résonnent comme du bois ». Parfois, on ne les voit pas, car ils sont recouverts par la neige. L’été, à la fonte, on découvre leurs squelettes : les os sont alors mélangés au ciment avec lequel on bâtit à la gloire de l’empire bolchevique ! 

La rééducation par le travail c’est, écrit Soljénitsyne, une idée développée par Marx dans sa Critique du programme de Gotha – Hitler s’en souvint en 1933, qui fit apposer sur le portail d’entrée de ses camps de la mort : « Le travail rend libre ». Parlant de cette « extermination par le travail », Soljénitsyne écrit : « C’étaient des machines à tuer. Pour faire des chambres à gaz, nous avons manqué de gaz. » Il parle avec raison d’« Auschwitz du Nord ».

Soljénitsyne aggrave son cas dans le milieu germanopratin en associant Marx, Lénine, Staline, Trotski dans un même opprobre : leur projet est donc bel et bien le même… On ne peut jouer l’un contre l’autre – Marx contre Lénine, Trotski contre Staline –, car ils sont les acteurs d’une même pièce : celle du totalitarisme marxiste-léniniste. 

L’archi-pelle du Goulag.

Dans le camp de concentration, il y a pire que le camp de concentration : la répression du zek qui se serait mal comporté. Le pouvoir bolchevique hiérarchise les prisonniers : les droits communs sont les seigneurs, ils ne respectaient pas la propriété dans le régime tsariste. Si on ne les gracie pas, ils deviennent alors les alliés objectifs des bolcheviques, ils sont le bras armé de l’encadrement des camps, on leur passe tout, ils sont mieux traités, ils ont presque tous les droits. Leur cruauté est sans limite. Ce seront les kapos. 

On reçoit les prétendus rebelles du camp dans des tentes dont les entrées sont faites avec des cadavres « raidis comme des bûches », gelés et entassés. On les punit ensuite par ce qui se voudrait pire là où le pire fait déjà la loi. Le raffinement dans la torture prend alors des formes inédites.

Parfois, des grâces sont accordées sans raison. Pas plus qu’il n’y en avait pour arrêter, torturer, incarcérer, il n’y en a pour libérer. Un jour, un prisonnier s’entend dire qu’il peut retourner à la vie civile. Sans raison ? Si, bien sûr, il en existe une : chacun se dit qu’il y a probablement un motif, probablement s’être bien comporté. La seule religion du camp, dit Soljénitsyne, c’est cet espoir de se retrouver un jour dans la peau du gracié. Dès lors, chaque jour que l’absence de Dieu fait, le prisonnier devient le gardien de lui-même et réalise la police du camp. Pour une poignée d’otages positifs ainsi libérés, des millions de déportés dociles, soumis, obéissants, silencieux. 

Cessons là. L’Archipel du goulag surclasse L’Enfer de Dante parce que celui-là fut et que celui-ci n’est pas. La glose sur le texte de Soljénitsyne serait infinie…

… Il doit être exécuté 

Le 26 décembre 1991, l’URSS s’effondre comme un château de cartes. Ce régime fit, dit-on, 100 millions de morts. Il n’y eut aucun tribunal de Nuremberg pour rendre justice dans cette Russie qui recouvrait sa liberté. Ceux qui ont justifié ce régime, et le justifient encore, disposent de leur rond de serviette en France. Un PCF qui fut le compagnon de route de l’URSS jusqu’à sa fin ne passe pas pour un parti antidémocratique, opposé à la république et dangereux pour elle. Même chose avec les partisans de Jean-Luc Mélenchon et Mélenchon lui-même dont la constance haineuse à l’endroit de Soljénitsyne est à remarquer – y compris lors de sa mort où il a craché sur le cadavre pas encore enterré… 

D’abord, hommage à ceux qui ont salué l’œuvre sans savoir si son auteur pensait à droite ou à gauche : Raymond Aron, Maurice Clavel, François Furet, Edgar Morin, Claude Roy, Jean-Marie Domenach, André Glucksmann, Claude Lefort, Jean-François Revel, Max Gallo, Jean Daniel, Georges Suffert, Dominique Jamet, Benoît Rayski, Kostas Papaïoannou, Roger Dadoun, Pierre Sipriot. Le Nouvel Observateur, L’Express, Le Point, Le Figaro, L’Aurore se sont trouvés du bon côté. 

En face, en 1974, Philippe Sollers attaque Soljénitsyne dans Tel Quel. BHL aussi et le fait savoir dans Le Quotidien de Paris, avant pour l’un et l’autre, au vu du bruit médiatique, de changer d’avis et de passer de l’autre côté. 

Quand il est contre, dans les pages du Quotidien de Paris, dont il a la responsabilité, BHL écrit, en avril 1974 : « On a beaucoup parlé de Soljénitsyne, qui n’est pas un grand écrivain, mais qui arrangeait bien nos affaires » – sous-entendu nos affaires anticommunistes. Dans le même journal, le mois suivant, l’auteur de L’Archipel est assimilé à un « mythomane », à un « gaffeur », à un « show-bizman » qui colporte des ragots. BHL estime que Soljénitsyne fait partie des « quelques pitres qui nous arrivent périodiquement, romanciers du XIXe siècle égarés au XXe siècle » – c’est la thèse de Barthes… 

Quand il est pour, c’est-à-dire trois ans plus tard, BHL écrit dans La Barbarie à visage humain : « Soljénitsyne est le Shakespeare de notre temps, le seul qui sache montrer les monstres, contraigne à voir l’horreur, force à fixer le Mal. Notre Dante aussi bien, car il a, du Poète, ce fabuleux pouvoir de mettre en images et en mythes ce qui se dérobe par nature à l’analyse et au concept. Il fallait une Divine Comédie pour représenter l’enfer moderne du goulag dont il trace, d’un livre à l’autre, l’atroce photographie… » – remarquons au passage que tracer une photographie se révèle une performance esthétique inédite. Soljénitsyne n’est donc pas un grand écrivain, bien qu’il soit le Shakespeare et le Dante de notre époque. Comprenne qui pourra… 

G.Marchais (1920-1997)

Le PCF a décidé de sa ligne dans le bureau de Georges Marchais. Voici ses éléments de langage : on savait déjà tout ça, le PC d’Union soviétique l’a révélé et dénoncé lui-même en son temps avec Khrouchtchev. Dès lors, revenir là-dessus alors que ça n’est plus le quotidien de l’URSS, c’est faire acte d’antisoviétisme, d’anticommunisme et, en vertu de la jurisprudence sartrienne, tout anticommuniste étant un chien, Soljénitsyne doit être traité comme tel. 

Le Parti attaque donc Soljénitsyne, sa vie, son œuvre, son livre, sa pensée, ce qu’il est, ce qu’il fait et ne recule devant rien pour le discréditer – calomnies, insultes, insinuations, procès d’intention, attaque ad hominem, etc. Il serait un agent de la CIA, il ment, il affabule, il est un chrétien réactionnaire tsariste, il est animé par le lucre, il cherche à saboter l’entreprise de « normalisation » occidentale de l’URSS, il est antisémite, il manifeste un antisoviétisme primaire, il fait l’éloge d’un officier russe, Vlassov, coupable de compagnonnage avec les nazis. 

On s’étonne de ces deux derniers arguments chez des communistes qui, à Moscou comme à Paris, ont justifié les procès antisémites dits « des blouses blanches » en 1953 et qui avaient en amont souscrit au pacte germano-soviétique, qui, du 23 août 1939 au 22 juin 1941, les ont fait collaborer avec les nazis aussi bien en France qu’en URSS ! Le PCF, dont le premier secrétaire Georges Marchais semble avoir été volontaire au Service du travail obligatoire, a la mémoire courte et la dialectique fébrile ! 

Le patron du KGB, Iouri Andropov, qui préside aux destinées de l’URSS entre 1983 et 1984 avant d’être rattrapé par la mort, « a consciemment propagé des thèses selon lesquelles [Soljénitsyne] était nationaliste, défenseur du système tsariste, antisémite » (AFP, 4 août 2008). Où l’on voit que tel ou tel de La France insoumise répète depuis des décennies les éléments de langage du KGB des années des années 1970-1980.

L’Humanité se fait le perroquet de la propagande soviétique dans un nombre incroyable d’articles. C’est la plupart du temps Serge Leyrac qui s’y colle : avec L’Archipel du goulag, Soljénitsyne s’attaquerait au « système social » (21 janvier 1974) de l’URSS ! Dans ce livre, il « a effacé la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme, de l’ignorance, du chômage, des crises économiques et de tant d’autres choses qui embellissent notre société capitaliste » ! Il prendrait la défense du général Vlassov coupable d’intelligence avec l’ennemi nazi ! Dans une autre livraison (30 janvier 1974), sur le même support, le même Leyrac définit l’antisoviétisme en général, et celui de Soljénitsyne en particulier, par l’ardeur à « dénaturer la réalité [sic] de l’URSS pour mieux la condamner ». Il cite comme caution Jean-François Kahn, qui, sur les ondes d’Europe 1, fait de l’auteur de L’Archipel du goulag un « réactionnaire ». Puis il confesse, naïvement, qu’il parle de ce livre sans l’avoir encore lu… Leyrac toujours, L’Humanité (16 juillet 1974) encore : le livre de Soljénitsyne est « un pamphlet, un long chapelet d’imprécations véhémentes contre le système social, voulu et défendu âprement par le peuple dont il est issu ». Le journaliste estime qu’on ne peut ainsi condamner le socialisme, le soviétisme, le peuple, le progrès, l’URSS, évidemment assimilés, sans vouloir revenir à « la préhistoire de l’humanité »… Soljénitsyne est un réactionnaire, un chrétien mystique, un compagnon de route des compagnons de route du nazisme… 

Dans L’Archipel du goulag, Soljénitsyne lui-même précise que quiconque pense librement et manifeste des critiques envers le totalitarisme marxiste-léniniste est traité de « fasciste » ! De la part, rappelons-le, de communistes qui ont collaboré avec les nazis pendant deux ans avant que les nazis eux-mêmes ne mettent fin unilatéralement à cette idylle avec l’opération Barbarossa, voilà qui ne manque pas de sel ! 

Dans Le Monde diplomatique (mars 1974), Claude Julien se fait le thuriféraire des thèses soviétiques : en attaquant l’URSS, Soljénitsyne affaiblit le PCF, qui est l’allié du Parti socialiste dont le candidat François Mitterrand brigue alors la magistrature suprême sous les couleurs de l’Union de la gauche : « Cet antisoviétisme ne visait pas Moscou, mais les partis groupés autour du programme commun de la gauche. » 

Sur le plateau d’Apostrophes, la mythique émission de Bernard Pivot, Jean Daniel ne sera pas, lui non plus, sans défendre cette thèse du bout des lèvres et d’une façon très jésuitique. Mitterrand fit lui aussi assaut de minauderies pour ménager la chèvre et le chou : il ne fallait pas désespérer l’électeur de Billancourt, il ne devait pas non plus fâcher le bourgeois socialiste… 

Le Monde apporte sa pierre à cet édifice avec une double page ayant pour titre « L’URSS en question » (21 juin 1974) dans laquelle il donne la parole aux hiérarques du PCF… En gros : à quoi bon s’attarder sur les millions de morts du goulag si cela doit déboucher en France sur l’échec de Mitterrand et le succès de Giscard d’Estaing aux élections présidentielles ? 

La Pravda avait traité Soljénitsyne de « répugnant reptile ». En France, ce journal avait ses épigones – ils existent toujours, même si l’URSS est morte et qu’ils semblent ne pas le savoir… François Mitterrand fut élu président de la République avec les voix communistes en mai 1981. Il nomma quatre ministres PCF au gouvernement. Trois ans plus tard, ils avaient disparu. Quid aujourd’hui du PCF ? L’Archipel du goulag, lui, est toujours là.

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