Les beaux perdants.

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Aussi loin que je m’en souvienne, la dernière fois que j’ai été vraiment heureux à la fin d’une étape du Tour de France remonte au 20 juillet 2019. Thibaut Pinot triomphait au sommet du Tourmalet devant Julian Alaphilippe, en jaune, et David Gaudu avait rendu la vie impossible à tous leurs adversaires dans l’ascension du Géant. Ce jour-là, nous avions le sentiment qu’il se passait quelque chose de grand. Le cyclisme français savait être le premier sur la ligne. Il regardait ses rivaux dans les yeux. On se délestait de l’encombrant préjugé qui poursuit le sportif de France, cette fable navrante du beau perdant. Car enfin nos coureurs étaient braves, ils étaient beaux, serraient la mâchoire et l’emportaient. D’une certaine manière, le cyclisme français redevenait Bernard Hinault. On pensait donc en avoir terminé avec les Français ne savent pas gagner Ou les Français sont trop gentils. C’était peine perdue.

Cette saison, les victoires de nos coureurs en World Tour se comptent sur les doigts d’une main et depuis deux ans, le cyclisme français cache sa misère derrière les exploits de Julian Alaphilippe. D’exploit sur ce Tour, le champion du monde n’en a accompli qu’un seul. On le lui reprocherait presque puisque même sous le maillot de la Quick-Step. Alaphilippe semble avoir couru à la française, c’est-b-dire à contretemps. La course qui s’est achevée dimanche nous a donné la désagréable impression d’un cyclisme français un peu perdu, trop précoce dans ses intentions ou trop en retard dans ses ambitions. En témoignent presque à chaque étape, ces coureurs égarés en chasse patate entre deux groupes: Pierre Rolland naviguant seul pendant des kilomètres au départ d’une étape et incapable ensuite d’accrocher le bon wagon: Pierre Latour tentant désespérément de s’extirper du peloton dans les cols, plafonnant à dix mètres du Maillot Jaune, exhibant sa peine pendant qu’en arrière-plan on s’apprêtait déjà à l’avaler bouche fermée, sans un regard. Maillot grand ouvert, Latour disait l’usure, l’impuissance, le « à quoi bon ». C’en était presque pathétique.

Notre seule consolation vient de Guillaume Martin. La régularité de ses performances ne nous procure pas la joie, l’extase des succès d’Alaphilippe. Certes. Mais sa force tranquille et son évidente pureté apportent une certaine sérénité dans un sport ou tous les doutes sont permis. Alors dans ce peloton à deux vitesses, divisé entre des équipes de plus en plus intouchables et des baroudeurs de plus en plus opportunistes, les Français ont semblé être la cinquième roue du carrosse de juillet. Manquant de sens tactique et de jambes au moment opportun, ils se sont résignés aux prix de la combativité qui honorent bien souvent les meilleurs coups d’épée dans l’eau. Les voilà courageux beaux perdants à nouveau. Tout est à recommencer.

(*) Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru :  » les bons garçons » aux éditions des Équateurs.

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