Ainsi va la vie au XXIe siècle.

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Pendant que je m’escrimais avec des codes approximatifs pour obtenir mon passe sanitaire, nous apprenions qu’une entreprise commercialisait depuis plusieurs années un logiciel – bien nommé Pegasus – en mesure d’accéder à toutes les applications les mieux protégées. Je me débattais piteusement avec mon compte Ameli (bloqué par mes essais), alors que quelqu’un á Rabat ou à Bombay activait caméra et micro de n’importe quel smartphone à l’autre bout de la planète. Sans laisser de trace et en toute impunité. La raison d’être de NSO, cette société à la pointe de l’innovation informatique, était unique : produire et vendre un système permettant de surveiller n’importe qui,

On est bien d’accord : le travail d’un espion, c’est d’espionner. Mais « avant »il fallait s’introduire dans les appartements, installer des mouchards à ses risques et périls, ou inventer des astuces ciblées pour que la victime tombe dans un panneau. Là, c’est sans danger, vendu clés en main à des États qui en font ce qu’ils veulent. Invention stupéfiante ? Certes. Progrès ? Oui, progrès technique inouï. Utile à l’avenir de l’humanité ? Non. C’est le lanceur d’alerte Edward Snowden qui a trouvé la bonne métaphore pour ces sociétés (s’il y en a une en Israël, aucune raison qu’il n’y en ait pas d’autres ailleurs). Constatant qu’elles ne fabriquaient ni protection, ni contrepoison, ni développement annexe, il a résumé : « Elles ne produisent pas de vaccin, elles ne vendent que le virus. »

Bon sujet de philo pour candidats au bac : « Au vu des nouveaux exploits de la cybercriminalité, comment définiriez-vous aujourd’hui le progrès ?» C’est peu dire que l’article qui lui est consacré par Pierre Larousse dans son dictionnaire du XIXe siècle prête à sourire : « L’humanité est perfectible et elle va incessamment du moins bien au mieux de l’ignorance à la science, de la barbarie à la civilisation. » D’ailleurs, depuis un certain temps, le mot « progrès » parait lui-même tomber dans une relative désuétude ; nous le remplaçons volontiers par « croissance », « développement » ou « innovation » – termes moins engagés du point de vue du bonheur de l’humanité.

L’âge d’or qui a vu se succéder les grandes inventions et découvertes, celui qui portait les plus beaux esprits à dire que le progrès et la civilisation étaient deux processus indissociables, est bien fini. Les secrets du fonctionnement de l’Univers semblaient alors accessibles et bénéfiques, ce n’est plus le cas du tout. L’accélération des innovations techniques y est pour quelque chose, la course entre une invention et son corollaire ou antidote est affolante. Le lien entre progrès et amélioration du bien-être est cassé, il n’est en tout cas plus automatique (que l’on pense à l’agriculture, les engrais et les pesticides ont éliminé les famines, aujourd’hui ils empoisonnent les eaux). Et c’est dans ce mélange du mieux et de l’immédiatement pire que s’enracinent les soupçons. Le tourbillon du neuf prend un rythme si désordonné et si peu compréhensible qu’il nourrit la méfiance noire des esprits portés au complotisme.

Difficile de surmonter un sentiment d’impuissance et de solitude devant ce genre de révélation. Et ce n’est qu’une étape ; on aura le choix entre plusieurs désespoirs avant de repartir pour un tour : à chaque avancée une contre-avancée. Faire appel à la sagesse parait dérisoire. Après tout, c’est une règle éternelle, les grands pessimistes ont souvent raison ; comme Pascal qui affirmait : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès. »

Cela ne m’a pas empêchée d’exulter quand j’ai finalement pu télécharger mon passe sanitaire.

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