Nucléaire?

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Georges Perec avait écrit un roman – La Disparition – sans jamais utiliser la lettre «e». La Commission écrit la stratégie climatique de l’Union européenne sans jamais parler d’énergie nucléaire.

Certes, il serait injuste de réduire les propositions de Bruxelles à cette seule absence. Le 14 juillet, la Commission a dévoilé un ensemble de douze textes, ventripotent, mais cohérent. Un « paquet » destiné à accélérer la décarbonation du continent avec pour objectif de réduire les émissions de CO2 de 55 % d’ici à 2030 par rapport à 1990 (nous en sommes à 24%). L’équipe d’Ursula von der Leyen a mis sur la table quelques mesures chocs: tarification du carbone (taxe aux frontières, extension et durcissement du mécanisme de quotas), effort massif de rénovation thermique des bâtiments, électrification à marche forcée de l’automobile, accélération du déploiement des renouvelables…

Le nucléaire, existant ou futur, n’est manifestement pas un sujet. Dans le projet européen, il n’apparaît que par défaut – la production d’électricité nucléaire, décarbonée, est ainsi nécessairement exemptée de droits d’émission – ou par un cheval de Troie: l’hydrogène. Cette génération d’électricité pourrait servir de socle à la production de l’hydrogène (quoique le texte communautaire donne la préférence à l’hydrogène vert à partir d’énergies renouvelables).

Cachez cet atome que Bruxelles ne saurait voir. Une semaine avant la publication du paquet «Fit for 55 » un autre texte majeur de la Commission européenne faisait déjà l’impasse.Publiée le 7 juillet, la «taxonomie», c’est- à-dire le cadre réglementaire qui incitera les capitaux privés à financer des investissements décarbonés et provoquera par assèchement monétaire l’éviction des énergies carbonées, garde le silence sur le statut du nucléaire. La discussion sur ce point est renvoyée à l’automne. Le grand marchandage franco-allemand, le nucléaire d’Emmanuel Macron contre le gaz d’Angela Merkel, n’a manifestement pas encore trouvé son point d’équilibre au sein de l’écosystème communautaire.

Faut-il pour autant blâmer la Commission européenne ? Sans minimiser l’influence dans ses rangs d’antinucléaires résolus, il faut bien admettre que si on est pusillanime sur le sujet à Bruxelles, on est pleutre à Paris. La France qui, à l’échelle communautaire, se fait l’avocate de l’atome civil, évite tout autant le sujet quand elle rédige ses propres textes sur la question climatique.

Le nucléaire? Connaît pas. Le sujet n’était pas au menu de la Convention citoyenne pour le climat. Il ne figure pas davantage dans la loi climat et résilience votée ce mardi. La ministre Barbara Pompili aura porté un texte consacré à l’écologie du quotidien qui, à force de louvoyer avec l’essentiel, semble se concentrer sur l’accessoire.

Il est trop tard, de toute façon. L’élection présidentielle est dans huit mois et demi. Le nucléaire sera un thème pour la campagne, où chacun devra se positionner sur la construction de nouvelles centrales. Le quinquennat d’Emmanuel Macron, sur ce front, aura été un quinquennat pour rien. Le président de la République a dévoilé son credo pronucléaire en décembre 2020, en visite chez Framatome. Mais les décisions attendront. La politique énergétique ne figure pas au chapitre des audaces que le président déjà en campagne envisage pour attester de son ADN réformateur.

D’ailleurs, une autre réforme attendra aussi: celle d’EDF, encalminée dans la négociation entre Paris et la direction de la concurrence de la Commission européenne. Un ultime rendez-vous entre Bruno Le Maire et Margrethe Vestager qui devait avoir lieu le 12 juillet a été reporté. Question d’agenda: à Paris, il y avait Conseil de défense sanitaire et discours présidentiel. Pour se dire quoi de toute façon ? L’exécutif refuse de céder sur l’intégrité du groupe EDF – pas question de mettre des barrières étanches à la circulation des cadres et du cash entre les différentes entités -, la Commission campe sur un modèle qui sépare production nucléaire monopolistique et distribution concurrentielle. Les syndicats du groupe s’opposent au projet «Hercule », même rebaptisé «Grand EDF ». Les prix de marché de l’électricité offrent un répit aux finances du groupe. Il n’y a plus de place à l’agenda parlementaire pour un éventuel projet de loi. «Hercule» n’est plus. Tout le monde le sait, tout le monde le dit, mais jamais tout haut: nous sommes en France, il faut attendre que le chef de l’État baisse le pouce.

Mais rien n’est résolu, et les discussions devront reprendre avec Bruxelles. La marche sera encore plus haute: il faudra y intégrer à la négociation du cadre de régulation tarifaire du futur parc nucléaire si, enfin, la France décide officiellement de le lancer. À Paris et à Bruxelles, où l’on se pique de réhabiliter la politique industrielle, on ne va plus longtemps pouvoir continuer à tourner autour du pot.

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