Drôle d’époque…

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Le regard torve, le geste rageur. L’un après l’autre, ils ont défilé devant les autorités de l’UEFA. L’un après l’autre, de mauvaise grâce, ils se sont laissé mettre au cou un ruban rouge et blanc avec une médaille d’argent. L’un après l’autre, en fixant droit dans les yeux la caméra, ils ont enlevé cette médaille d’argent comme si elle était brûlante ou honteuse. On n’a pas pu voir en direct le mouvement qui a suivi ce défi: l’adoubement était rapide et les joueurs sortaient très vite du champ de vision. Des images successives donnaient une réponse: ils fixaient la médaille avec dégoût en hochant la tête, avant de la ranger dans la poche droite du short.

Qu’est-il arrivé ce soir-là à l’Angleterre? Certes perdre chez soi un match après des prolongations éprouvantes et une angoissante séance de tirs au but n’est pas drôle du tout. Mais qu’est-il arrivé aux champions du pays qui a inventé le fair-play et n’a pas arrêté de l’imposer aux autres peuples comme un marqueur de civilisation? Nous avions – grâce aussi à cette glorieuse nation – compris que la victoire et la défaite faisaient partie de la vie et que tout être humain qui se respecte savait affronter les deux sans pleurnicher ni triompher.

Nous avons vu des films et lu des poèmes qui transformaient les désastres militaires britanniques en légendes de bravoure – de l’assaut héroïque et insensé de la cavalerie légère à Balaklava pendant la guerre de Crimée, aux catastrophiques affrontements anglo-zoulous en Afrique du Sud. Sans compter la culture – infiniment admirée et exagérément citée – du «Never explain, never complain » ou du «Keep calm and carry on » qui semble avoir été remisée depuis longtemps dans un vestiaire.

Comment interpréter la photo postée par l’ex-grand joueur Gary Lineker, devenu commentateur star à la BBC, un plat de penne all’amatriciana qu’il se targue d’engloutir? Et ces tribunes vides, désertées après la défaite, pour ne pas assister au sacre des vainqueurs italiens? Et la paralysie totale des ducs de Cambridge, figés dans une grimace enfantine, incapables d’esquisser le moindre geste courtois envers les adversaires, filant à l’anglaise avec leur héritier vêtu comme un premier communiant? Et – on a plutôt envie d’insister surtout là-dessus – l’opportunisme de Boris Johnson qui change la photo de son profil Twitter, se déguise en amateur-expert exalté de foot, tapisse Downing Street de drapeaux anglais dès le matin; laisse faire les hooligans qui brûlent les drapeaux italiens l’après-midi, veille à ce que personne ne réagisse quand des haies de déchaînés s’en prennent aux supporters adversaires à la sortie du stade de Wembley?

 Quitte à reprendre doctement la main pour fustiger le soir par deux phrases convenues les pulsions racistes et les insultes visant les trois joueurs à la peau noire ayant raté leur tir au but. C’était le bon moment pour essayer de rembobiner le récit de la journée et lui donner un peu de tenue: peut-être même d’esquisser un mea culpa élégant. Occasion ratée. Rien ne viendra: en bon politique de notre temps, Bojo est très vite passé à autre chose de plus affriolant.

En face, le président italien Sergio Mattarella, lui plus stoïque qu’une caricature d’Anglais : immobile quand l’hymne de son pays est sifflé, gentiment heureux après le but de l’égalité, levant dignement les bras et ne souriant franchement qu’au moment de la victoire. Seul, pendant que les tribunes VIP se vidaient de leurs invités, pressés d’en finir avec cette mésaventure non programmée. S’il est vrai que les grands tournois de foot sont plus que des spectacles sportifs, alors il faut le dire: l’Angleterre que l’on admire a perdu plus qu’un match dimanche dernier.

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