L’État ne peut pas tout…

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Martial. C’est l’adjectif qui a resurgi après l’allocution d’Emmanuel Macron. Les commentateurs pouvaient à nouveau mobiliser le folklore de la Ve République et la figure du président omnipotent. Et ceux qui réclamaient depuis plusieurs jours qu’on cessat de montrer une indulgence coupable envers ces mauvais citoyens qui ne se précipitaient pas dans les centres vaccinaux ont ressenti comme un soulagement. Quel scandale, à la fin, que cette liberté laissée aux individus, quand le bien commun est menacé…

L’équilibre complexe entre individuel et collectif est le défi majeur des années à venir pour des démocraties en proie à des forces centrifuges qui réduisent à néant l’idée même de communauté nationale. Mais un paradoxe ne laisse pas d’étonner. Ceux que l’on entendait manifester si fort ces derniers temps et qui, à l’instar d’un Bernard Kouchner, traitaient de traitres ou autres noms d’oiseaux les hésitants ou les mal-informés sont ceux-là mêmes qui se récrient face à toute forme de dirigisme ou de régulation dès lors qu’il s’agit pour l’État de protéger les citoyens et de préserver leurs droits. Lutter contre l’évasion fiscale ? Taxer des produits importés sans aucun souci des normes écologiques et sociales ? Vous n’y pensez pas ! Autant proposer la collectivisation des moyens de production…

Nous avions, bien avant le coronavirus et la floraison de ce rigorisme sanitaire fait d’attestations, de « pass » et de confinements, théorisé le « centrisme autoritaire », posture néolibérale consistant à ériger le libre-échange et la dérégulation comme des dogmes intangibles échappant totalement – pour le bien de l’humanité, cela va sans dire – au champ du débat démocratique et à l’assentiment de citoyens incapables de percevoir le progrès triomphant que constitue la mondialisation. Le coronavirus est venu percuter ce dogme en mettant un coup d’arrêt momentané à la libre circulation des hommes et des marchandises (les capitaux, eux, n’ont jamais cessé de circuler librement, et si possible vers les paradis fiscaux). Et sans doute faut-il voir dans l’empressement de certains à contraindre leurs semblables par des normes et des injonctions le désir ardent de voir repartir au plus vite la mécanique tellement vertueuse de la division mondiale du travail et des porte-conteneurs géants.

Depuis des décennies, les citoyens expriment leur rejet d’un système dont le principe est d’abolir progressivement leur capacité à décider en commun de leur destin. Bref, leur souveraineté. Sur les questions économiques, sur les questions migratoires, sur la préservation du droit social, chaque fois, la réponse est la même : il faut laisser faire. Au nom de l’ouverture, au nom de la « libre concurrence » (nouveau nom de la concurrence déloyale), au nom de l’État de droit, uniquement quand celui-ci permet d’enserrer la démocratie dans une jurisprudence émanant d’instances non élues. L’État, pour ces grands démocrates, ne peut jamais servir à planifier, mot atroce qui rappelle les heures sombres de la Russie soviétique (le tout nouveau commissariat au Plan n’a d’ailleurs pour objet que de produire des rapports d’une épaisseur susceptibles de caler quelques armoires, mais surtout pas d’orienter les investissements et la réglementation pour favoriser des filières et faire surgir des futurs fleurons industriels). L’État ne peut jamais faire respecter ses frontières et son droit à choisir qui se trouve sur son territoire (et la mort tragique du jeune Théo, 18 ans, tué par un client mécontent, étranger multirécidiviste mais en séjour régulier en France, ne fera qu’un entrefilet dans la presse, car il ne faudrait surtout pas suggérer que le fait d’enfreindre la loi à de multiples reprises devrait interdire le droit de séjour sur le territoire français). L’État ne peut pas imposer aux multinationales de payer leurs impôts là où elles font leur chiffre d’affaires pour éviter les montages savants entre filiales. L’État, qui « ne peut pas tout », selon un Premier ministre qui n’avait plus rien de socialiste, ne peut en fait plus rien. Mais il peut enfermer ses citoyens, les contrôler et leur interdire toute vie sociale. Les plus virulents de ces grands libéraux proposaient même de retirer leur salaire aux non-vaccinés ou de tout simplement cesser de les soigner (et pourquoi pas refuser aux fumeurs de soigner leur cancer ? On aurait tort de s’arrêter en si bon chemin…).

La déliquescence organisée de la démocratie passe depuis des années par la déterritorialisation, c’est-à-dire le brouillage des frontières permettant de déterminer l’appartenance à la communauté politique, incluant droits et devoirs. Les milliardaires qui ont vu leur fortune multipliée par la grâce du Covid, les multinationales qui utilisent la présence au sein de l’Union européenne de pays pratiquant à échelle industrielle le dumping fiscal ou le dumping social, n’ont pas désarmé, malgré la démonstration offerte par cette épidémie, de l’absurdité et de l’inefficacité de leur système. Entendons-nous bien : n’être pas démocrate est un droit inaliénable, mais on aimerait que les joyeux adeptes du centrisme autoritaire – laisser faire économique et coercition envers les citoyens – cessent de se réclamer de ce qu’ils piétinent: la liberté et la démocratie.

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