Et la lumière s’éteint…

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Pendant des siècles, toute la France a voulu monter à Paris. Julien Sorel, Lucien de Rubempré, Frédéric Moreau n’avaient qu’une hâte : filer loin de chez eux. À l’époque, sous la monarchie de Juillet, il fallait des litres de café pour ne pas sombrer dans le coma en Isère, à Angoulême ou à Nogent-sur-Seine. Végéter sur place, c’était mener une vie de marin resté à quai. La province n’était qu’une salle d’attente plus ou moins confortable. Des vies entières y traînaient comme dans un tiroir. L’idée de déménager dans la capitale miroitait tel un diamant. L’aimant parisien crochetait les ferrailles régionales à peine arrivées. Pas question pour Rastignac et ses amis de regagner leurs oasis de rusticité balzacienne où, passé le coucher du soleil, il fallait faire de l’astronomie pour trouver une lumière allumée.

Tant pis si tout était sale dans la capitale. On s’entassait dans des taudis. Relisez « Le père Goriot », feuilletez Zola. La vermine n’avait pas attendu Anne Hidalgo pour se croire au paradis. Mais les jeunes loups planaient quand même. Ils se fichaient bien de la qualité de l’air. Ils venaient jouer les Colbert, les Molière, les Rose Bertin ou les Danton. Ils étaient à Paris là où s’épanouissaient les fleurs qui fanaient en province. Ce mirage a duré des siècles. Dieu qu’on s’est amusé ! Le monde entier est venu faire la fête avec nous. Puis est arrivé le Covid. En apparence une épidémie comme les autres. Gros dégâts et fortes émotions mais a priori sans conséquence : tout aurait dû reprendre comme avant. Une année de séries sur Netflix, de jeux vidéo, d’aberrations administratives et de vide politique n’allait pas changer l’âme des Français.

Sauf que s’est greffée sur la société une nouveauté inattendue : le télétravail. Et là, révolution. Des cohortes de jeunes cadres se sont aperçus qu’ils pouvaient pianoter sur leurs claviers professionnels depuis la province.

Soudain la Ville lumière a disjoncte. Coulis automobiles, logements riquiqui, métro matinal et bambins dans les pattes… Trop, c’était trop. Et tant pis pour ceux qui croyaient encore qu’on ne se fâche pas avec le soleil parce qu’il y a des nuages. L’exode a commencé. Direction : les villes « à taille humaine », le genre pépère où la circulation est à peu près aussi délayée que le café américain. Un peu de catéchisme écologique badigeonné sur une trame psychanalytico-régionale et la mayonnaise a pris : des villes hier à fuir toute affaire cessante sont devenues de vrais V2 lancés sur Paris. On vous parle de Laon ou de Limoges sur le ton extasié de Cornélius décrivant Célesteville, la capitale de « Babar ». C’est sûrement mérité, d’ailleurs. Entre Steve Jobs, « Elle déco », Jean-Jacques Rousseau et Stéphane Plaza, la France s’est lancée en pleine reconfiguration patrimoniale. Les curés en soutane, les cloches tintant à l’aube, le chant du coq, la boulangère-buraliste-kiosquière-postière sont devenus précieux comme le lithium. Au programme de ces nouveaux édens : un barbecue, un hamac, une table de ping-pong et, last but not least, un chien. Avec un projet de potager et une borne électrique dans le garage pour la voiture. Une datcha dans l’Yonne et on se régénère au grand air en se soignant dans les feuillages. La France veut de l’air, s’occuper de son jardin, planter des tulipes et vivre comme un papillon. Encore un peu et on reviendra au bénédicité avant de passer à table. C’est gai ! Bientôt on parlera de ramener la capitale à Vichy chez le connétable du Déclin. Le monde galope et la France dialogue avec ses champs de tournesol. Si on fait de Paris un pied-à-terre, ça promet ! C’est quasiment notre seule arme fatale dans le combat mondial. Le pompon, évidemment, c’est la mairie actuelle. Pour faire fuir les gens, elle est imbattable. Sainte Geneviève, priez pour nous !

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