Un assistanat infantilisant.

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J’ai toujours aimé l’école.

Même à Téhéran, même sous le joug des barbus et des corbeaux, même durant les longues heures de cours de religion insipides ; malgré l’horreur, encore vivace, de la tenue réglementaire (pantalon, robe et voile), j’aimais l’école. Très vite, j’ai eu l’intuition que ce que j’y apprenais était la meilleure arme pour combattre le voile qu’on me collait sur la tête et ces tissus sombres qui couvraient ce corps de femme pas encore fini, mais déjà chargé d’interdits et de honte. Apprendre, c’était déjà affirmer ma fierté de femme pensante. Je ne peux alors qu’être attristée par le lamentable spectacle qu’offrent l’Éducation nationale, les professeurs, les syndicalistes et les élèves face à l’enseignement et au savoir.

L’importance du rituel.

 Le baccalauréat a perdu toute sa valeur. Ne pas avoir son bac, c’est rendre une copie blanche ou ne pas se présenter à l’examen. Au temps du Covid, le baccalauréat est devenu une vaste blague, le contrôle continu suffisant à justifier le passage dans l’enseignement supérieur. Alors pourquoi ces cris hystériques, ces polémiques stériles, ce lever de boucliers face à une unique épreuve écrite de philosophie et un oral inédit ? Il paraît que cela creuse les inégalités, que c’est injuste. Il y a quelques années, c’était l’épreuve écrite qui creusait les inégalités, aujourd’hui, c’est l’oral, demain ce sera le fait même d’apprendre. Ce que l’on oublie dans la volonté de présenter patte égalitaire à tous crins, c’est l’importance du rituel, de sanctionner les étapes d’une vie par une geste qui trouvera sa place dans la boite à souvenirs d’une génération. Le rituel permet de faire peuple. Rajoutons à cet oubli la proposition saugrenue du candidat Vert en Ile-de-France d’offrir un vélo à chaque lycéen. Peut-être ai-je lu trop de romans et vu trop de films, mais vouloir s’offrir un vélo, c’est choisir de faire un petit boulot d’été, du baby-sitting, d’économiser, bref, de mettre en branle sa volonté pour y parvenir. Nous devenons adultes en faisant des choix, nous nous responsabilisons en transformant nos désirs en réalité.

Accueillir la confrontation d’idées.

 Aujourd’hui, l’école, parce qu’elle a abandonné la rigueur du savoir pour un assistanat infantilisant, ne prémunit plus contre la violence. Alors que nous nous interrogeons sur la violence dans les bandes de jeunes en la relativisant par un rappel des Apaches de Belleville du début du siècle et des blousons noirs des années 1950, nous oublions un léger mais tenace détail : ces jeunes d’hier et d’avant-hier étaient tous déscolarisés. Le savoir pacifie, apprendre, c’est tourner le dos à la violence pour accueillir la confrontation d’idées. Comment peut-on imaginer rattraper l’abandon du savoir et de la culture par une discrimination positive qui ne sanctionne ni l’apprentissage ni la motivation? Existe-t-il plus grande injustice que celle de réduire les élèves à leur couleur de peau, à leur sexe ou leur origine sociale ? Dans quel esprit fatigué est née cette sombre idée de favoriser les boursiers quand bien même ils obtiendraient de moins bonnes notes au concours ? Comment ces mêmes élèves ressentiront-ils le « privilège » d’une filière d’exception qu’ils n’empruntent que sur la base d’une série de hasards ? Ayant été boursière tout au long de ma scolarité, je sais que j’aurais vécu un quelconque privilège comme une insulte à ma capacité à apprendre. J’étais pauvre et métèque, pas stupide.

Une volonté d’effacer les différences.

 Le but de ce tour de passe-passe est de rattraper les carences de l’apprentissage : à force de baisser le niveau, de vider la culture de sa substance, d’éliminer les matières dites ardues comme le latin et le grec, de caresser les élèves dans le sens de la paresse, d’envisager la compétition comme forcément négative, de refuser la saine hiérarchie, nous créons d’éternels adolescents dont l’orgueil est proportionnel à l’absence de culture. Il n’est plus nécessaire d’apprendre, il suffit d’être une victime. Le pays de la discrimination positive, les États-Unis, se mord les doigts face aux inégalités nées d’une volonté d’effacer les différences au nom du droit à la différence sans offrir autre chose qu’une concurrence victimaire intercommunautaire-les Asiatiques se sentant légitimement floués par rapport aux Afro-Américains et aux Hispaniques. Khalil Gibran, immense écrivain libanais, devrait être au programme de toutes les écoles pour se rappeler combien le savoir est émancipateur : Et je vous dis que la vie est réellement obscurité sauf là où il y a élan, et tout élan est aveugle sauf là où il y a savoir, et tout savoir est vain sauf là où il y a travail, et tout travail est vide sauf là où il y a amour. »

Abnousse Shalmani, engagée contre l’obsession identitaire, est écrivain et journaliste.

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