L’eau: la bataille de demain.

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À Volvic et Vittel, la bataille pour sauver l’eau à la source.

Danone et Nestlé, les deux géants mondiaux de l’eau en bouteille, sont confrontés à une raréfaction de leurs précieux liquides. Préserver leurs ressources est, pour eux, un enjeu autant environnemental qu’économique.

Le volume d’eau de la planète n’a pas bougé depuis 2 millions d’années. Si nous ne faisons rien, nous serons au bout de nos ressources d’ici à 2050. » En annonçant mardi matin un investissement de 120 millions de francs suisses (110 millions d’euros) d’ici 2025 sur une majorité de projets de gestion de ses sources d’eau partout dans le monde, Cédric Egger, le « M. Eau » de Nestlé, n’a pas minimisé l’urgence. Entre réchauffement climatique, croissance de la population et développement du marché de l’eau en bouteille, le défi de préserver les ressources en eau ne se tarit pas. Alors que le géant suisse des eaux en bouteille (Vittel, Perrier, Contrex, Hépar…) lutte depuis dix ans contre le déficit d’une des nappes souterraines à Vittel, il s’est donné un objectif pour le moins ambitieux. Être « neutre en eau » puis « eau positive » d’ici à 2025. En clair, « faire que la nature retienne plus d’eau que Nestlé n’en prélève dans le cadre de ses activités », détaille une porte-parole du groupe. Le défi, qui concerne ses 48 sites d’embouteillage dans le monde, autant de solutions que de sources. Chacune ayant ses spécificités.

Lieu de la Fronde.

De chantiers de reforestation pour retenir plus d’eau à des projets de restauration du cours naturel de rivières pour éviter les écoulements inutiles, les moyens d’action qui ne manquent pas. Ils sont surtout actionnés avec force. De fait, pour Nestlé, comme pour Danone ou tous les embouteilleurs mondiaux, le sujet de la préservation de l’eau à l’heure du changement climatique est stratégique. Tout particulièrement pour leurs eaux minérales naturelles qu’aucune usine ne peut fabriquer à la demande. Impossible d’embouteiller Volvic, Évian, Perrier ou Contrex ailleurs qu’à Volvic, Évian, Vergèze ou Contrexéville. Car, sur 40 000 captages d’eaux souterraines en France, moins de 90 remplissent les caractéristiques strictes de « l’eau minérale naturelle » : un prélèvement en profondeur, avec une composition en sels minéraux stable, que seule l’interaction avec la roche locale peut donner. Mais aussi des bénéfices reconnus pour la santé, et surtout une eau vierge de tout traitement avant consommation. Presque un trésor qu’il convient de préserver, sur la qualité comme sur la quantité. Si la plupart de ces sources ne sont pas pour l’instant menacés, certaines touchent du doigt la raréfaction de l’eau.

C’est notamment le cas de Volvic, l’eau minérale naturelle de Danone qui vante ses particularités liées à son sous-sol volcanique auvergnat et à ses six couches filtrantes. Situé à la confluence de trois vallées à 900 mètres de hauteur, l’impluvium (bassin de captation) de l’eau Volvic n’était pourtant pas connu pour manquer d’eau. Mais, en à peine cinq ans, la donne a changé. Avec des sécheresses à répétition en Auvergne. « On ne connaît pas l’ampleur du phénomène, mais on ne peut pas considérer que ce n’est qu’un épisode », insiste Cathy Le Hec, directrice des ressources en eaux chez Danone Eaux France. Même si la société des Eaux de Volvic (SEV) ne prélève que 22% des 12 milliards de litres disponibles tous les ans dans la source, « il est donc de notre responsabilité de protéger à tout prix cette ressource », ajoute-t-elle. Pour le groupe, qui réalise 4,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires dans les eaux en bouteille (18 % de son activité avant la crise), le sujet est autant environnemental qu’économique. De fait, Volvic est sa première marque d’eaux en France en volumes, devant Évian. Surtout, le groupe emploie 900 personnes dans son usine d’embouteillage local de Volvic-Chancet, d’où sortent 1,6 milliard de litres par an.

Confronté à un début de fronde locale après que des habitants ont détecté un tarissement récurrent des cours d’eau en contrebas de l’impluvium, Danone assure que la baisse de 30 % de la nappe phréatique depuis 1980 n’est en aucun cas due à une quelconque surexploitation. Ni par elle, ni par des collectivités locales qui mobilisent 51 % des prélèvements pour approvisionner en eau potable les 60 000 habitants du territoire. Le problème aurait plutôt d’un déficit de pluie chronique depuis 2015 et à des températures moyennes annuelles passées de 11 à 13 degrés. Ce qui favorise l’évaporation par les plantes et, mécaniquement, réduit l’infiltration dans le sol. Bien que non menacé dans l’immédiat, la source est donc clairement fragilisée. Aux abords de l’impluvium de Volvic, l’heure est d’ailleurs à l’appel au sursaut collectif :« Ces ressources étant partagées, tout le monde doit contribuer aux efforts », appuie Cathy Le Hec.

Marques mondiales stratégiques.

Dans ce bras de fer contre la nature, le groupe travaille depuis quinze ans avec les 25 agriculteurs du territoire à des pratiques pour éviter de contaminer l’eau. Ces actions sont menées avec les quatre communautés de communes locales, via un partenariat public-privé de protection de l’impluvium (Cepiv). Créé en 2006, ce comité doté d’un budget annuel de 300 000 euros cofinance des abreuvoirs pour éviter la contamination bactériologique du sous-sol, des projets de gestion des campagnols, le remplacement de cuves à mazout ou la mise aux normes des installations publiques d’assainissement, pour éviter les pertes d’eau du réseau.

Mais, au-delà de la qualité, l’heure est désormais aux économies de l’eau précieuse. Non pas celle qui sera vendue en bouteille, mais celle qui sert à rincer et nettoyer les installations de l’usine d’embouteillage. Car elle aussi est prélevée dans les volcans auvergnats. Depuis 2017, Danone a investi 25 millions d’euros dans des lignes plus économes en eau, et fait baisser ses prélèvements de 14 % en quatre ans. Le tout sans baisser ses ventes en magasin. « Nous sommes désormais assez nettement en dessous des autorisations maximales données par l’État », assure Antoine Portmann, DG de Danone Eaux France. Soit 2,33 millions de m3 par an, contre 2,79 millions autorisés par décret. Depuis 2017, l’économie a atteint 380 millions de litres. Un gain que le groupe entend encore au moins doubler d’ici à 2024 avec un procédé, actuellement en test, de filtration des eaux usées de son usine via des plantes de roseaux. Un nouvel effort de 5 millions d’euros.

Pour le moins efficace, ce levier approche de ses limites et, si le groupe reste évasif sur le sujet, le spectre d’une baisse contrainte des volumes affleure. « On fait ce qu’il faut aujourd’hui, mais s’il faut faire plus, on le fera, car nous restons pieds et poings liés avec la nature », reconnaît à demi-mot Cathy Le Hec. Pas de quoi encore limiter, donc, ses bouteilles en rayon. Mais, chez sa concurrente Vittel, la question pointe aussi. Pour Nestlé, propriétaire de la marque, le sujet est aussi central sur une marque phare de son portefeuille d’eaux. S’il a récemment vendu ses marques entrées de gamme aux États-Unis, le géant suisse n’a jamais caché le rôle stratégique de ses marques mondiales comme Vittel, qui pèsent près de 6 milliards d’euros de chiffre d’affaires (7 ,5% de son activité). Or Bonne Source, l’une des deux sources vosgiennes où Vittel puise son eau pour ses marchés à l’export, affiche un déficit récurrent vieux de plus de trente ans. Non pas à cause du réchauffement climatique, mais « d’une gestion à l’époque mal maîtrisée des quantités disponibles », expliquent pudiquement les acteurs concernés.

Ce déficit a atteint jusqu’à 1 million de m3 sur les 2,5 millions prélevés tous les ans par les collectivités locales (50 %), une fromagerie coopérative locale (26 %) et Nestlé Waters (20 %). Un problème tel que Nestlé a, de lui-même, a baissé de moitié ses prélèvements pour ne plus puiser que 500 millions de m3 par an. Et ne plus utiliser Bonne Source que pour le marché allemand, les autres marchés européens étant désormais abreuvés par l’autre nappe de Grande Source « où nous avions des marges de manœuvre, dit Françoise Bresson, directrice RSE de Nestlé Waters en France. Nous avons même demandé à l’État de diviser par deux nos autorisations de prélèvements pour prouver que nous n’allons pas à nouveau les augmenter ». Le groupe a déboursé plus de 20 millions d’euros sur son site local d’embouteillage pour des lignes moins gourmandes en eau, et des solutions de recyclage des eaux usées. De quoi résorber de moitié le déficit global de la source en dix ans et réduire encore de 50 millions de m3 ses besoins d’ici à 2024. Mais, comme Danone à Volvic, Nestlé n’est pas seul maître de l’avenir de sa marque phare. « Le problème de Bonne Source venant de tous les usages, la solution ne pourra venir que des efforts de tous », conclusion Françoise Bresson.

Après un premier échec, les trois grands exploitants de la source ont trouvé un nouvel accord l’an dernier pour résorber totalement le déficit de Bonne Source d’ici à 2027. A quoi viendront s’ajouter au bas mot un million d’euros de la part de Nestlé sur le territoire global de Vittel. De quoi régénérer son eau vosgienne, autant qu’il en abreuve la planète.

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