Un tournant de vie.

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« The economist » est un magazine très sérieux, chantre du libéralisme économique et sociétal, sacré le « journal le plus influent au monde ».

Mais voilà: il est britannique et cela lui permet quelques excentricités et quelques pas de côté. Il vient de publier un article dans lequel il constate que le télétravail va se pérenniser, influer sur notre mode de vie, sur les loyers, l’urbanisme, etc. Votre chroniqueuse (qui s’y connaît autant en économie qu’en ski extrême) est rouge de fierté: elle avait dit la même chose dans ces colonnes il y a plus d’un an (22 mars 2020).

Nous sommes en train d’assister à un tournant de vie pour les salariés et les entreprises – qui s’empressent de se libérer des coûteux « plateaux » en centre-ville. Pour certains métiers, les bureaux ne seront plus qu’un « point de chute », une adresse postale. De l’avis général ces changements sont positifs; l’opinion des femmes jeunes avec enfants est plus nuancée: elles vont avoir à gérer des mondes en opposition frontale dans le même lieu, souvent exigu. Mais, malgré tout, quelques déplacements en moins semblent compenser la bouffée de bonheur que leur procurait l’acte quotidien de claquer la porte derrière elles.

Le télétravail fait et fera l’objet de discussions syndicales, branche par branche, il est destiné à façonner nos vies de salariés. Les RH de tous les pays occidentaux s’affairent avec des « propositions créatives ». L’avenir est en marche, les « opportunités vertigineuses ».

Dans son article, The Economist invite ses lecteurs à bien choisir leur jour de télétravail. Il examine les pour et les contre de chacun. À vrai dire, plus qu’une analyse sérieuse, c’est un manuel blagueur qui nous est proposé, du machiavélisme pour employés de bureau: quel choix donnera de moi-salarié une meilleure image auprès de mon patron ? Pas le lundi (il pensera que je veux prolonger le weekend), pas le vendredi (que je veux l’anticiper). Le mardi n’est pas mal: je rentre, je fais du zèle et je repars. Le jeudi aussi, même si c’est un peu fourbe: je reviens au bureau le vendredi, jour notoirement préféré des paresseux. Le plus astucieux selon The Economist serait le mercredi: il n’est pas suspect, il coupe la semaine en deux parts égales, une élégante symétrie qui plairait à Hercule Poirot, le détective d’Agatha Christie.

Hélas, ce qui convient au Royaume-Uni n’est pas adaptable en France où le mercredi signifie garde d’enfants en bas âge. L’avenir nous dira si les jeunes mères choisiront toutes le mercredi et les jeunes pères le vendredi. Si l’on passe à deux jours en télétravail, la stratégie est à repenser. Et puis il faut tenir compte de l’esprit de sérieux de la classe dirigeante française. Elle vient d’en faire la preuve dans une pétition, publiée dans notre journal la semaine dernière, qui propose la création d’un « ticket bureau ». Si j’ai bien compris, il permettra d’accéder à un autre bureau, plus proche du domicile, où s’adonner aux joies du coworking on laissera les enfants à la maison, on se déplacera un peu, mais pas trop, afin de travailler tranquillement. On payera sa séance avec le ticket en question, fourni par l’entreprise comme le ticket-restaurant. La solution d’un bureau bis permettrait de s’échapper d’un chez-soi inadapté, sans se déplacer jusqu’au « vrai » bureau. D’après les signataires – des grands noms du monde du travail -, elle aura en plus des retombées heureuses, elle « redynamisera les territoires ».

Une phrase, inspirée par l’optimisme d’acier des rédacteurs, me trouble: « Le monde d’après ne se subit pas, il s’organise. » Rien que ça! C’est tellement discutable que le fatalisme moqueur des Britanniques m’apparaît plus réaliste.

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