Dos d’âne…

le

Dans la ville de mon enfance, en descente, ils ont mis un dos d’âne. Un beau, un vrai, bien surélevé. Les voitures rebondissent dessus comme dans un film avec Bourvil et Louis de Funès. Les camions de livraison s’arrêtent net, les motards sautillent sans problème et les cyclistes tombent par terre. Un soir, en rentrant chez lui à vélo, ignorant cette nouveauté, mon cousin s’est cassé le bras. Il avait tout gagné : une bicyclette brisée, une nuit d’hôpital et un plâtre pour l’été. Aussi, dans la torpeur d’un après-midi orageux, sur la chaussée mouillée, en apercevant ce pauvre livreur Uber Eats dévaler la pente, j’ai eu un mauvais présage. Il allait chuter. Il devait chuter. Et ça n’a pas loupé… Il a pris le dos d’âne comme on fonce dans un mur. Le Vélib a glissé, le téléphone a décollé et le bonhomme et son sac à dos carré, cette boite de couleur atroce qui fait pitié, a pris une gamelle. J’ai fait demi-tour et, inquiet, je l’ai aidé à se relever. Il a dit qu’il n’avait rien, il s’est presque excusé, se précipitant sur son vélo comme un automate. Alors, j’ai pensé que seuls les coureurs professionnels et les livreurs sans papiers exploités se relèvent aussi vite d’une chute pareille. Dans leur course contre le temps, ils ont tout à perdre. Le livreur est parti en se frottant la clavicule. Il a disparu au carrefour. Quelques minutes plus tard, un type en caleçon recevrait ses nems en sale état et lui mettrait une mauvaise note.

Cyclistes du dimanche, amateurs ou champions, livreurs de pizzas et de sushis…Combien sommes-nous à subir les conséquences des lubies municipales ? Au Tour de Martinique en 2019, les organisateurs avaient même eu la bonne idée de tirer la ligne d’arrivée juste après un dos-d’âne; les coureurs au bout de l’effort étaient venus s’effondrer dans les photographes juste après. Notre Tour de France est la plus belle course du monde. La plus belle, et de loin. Mais son parcours offre aussi le spectacle d’un pays goudronné par l’obsession sécuritaire. L’an passé, on avait calculé le nombre de ronds-points traversés par le peloton, autour de 500 giratoires si mes souvenirs sont bons. Et, connaissant un peu les routes du Finistère, ce score pourrait être atteint dès aujourd’hui entre Brest et Landerneau.

Le calcul du cassis s’annonce plus compliqué. Il y en aurait 400 000 en France et une enquête a révélé récemment qu’un dos-d’âne sur trois est illégal. Le peloton a beau avoir son langage, prévenir les dangers, Lilian Calmejane en témoigne dans l’escapade parisienne que nous avons faite ensemble : « Quand on est à dix kilomètres de l’arrivée et que tout le monde est à bloc, un signale plus trop les trucs quoi… T’as vite fait de te bouffer un ilot.» Le dos-d’âne et les aménagements urbains sont des pièges en plus dans leur vie compliquée. Comme si le bitume leur chuchotait en serrant les dents: tes cinq secondes d’inattention, mon gars, tu vas les payer..

(*) Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru :  » les bons garçons » aux éditions des Équateurs.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.