Elle est où l’autocritique des sondeurs, des journalistes, des politiques ?

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Les erreurs d’estimation sur l’abstention et la baisse du RN ont été manifestes. Et pourtant la classe médiatico-politique s’évite toute remise en cause.

LES SONDAGES NE SONT PAS LES SEULS À S’ÊTRE TROMPÉS DIMANCHE SOIR. LES JOURNALISTES AUSSI TARDENT À FAIRE LEUR AUTO-CRITIQUE

La critique est un art difficile, l’autocritique encore plus. Les erreurs des sondages, tant dans l’estimation de la participation que du recul de l’extrême-droite ou la sous-estimation du poids des sortants, ont été flagrantes. Or ni les sondeurs, ni les commentateurs, dont nous sommes, ne se sont précipités pour reconnaitre qu’ils s’étaient égarés. Au point que Rachida Dati, euphorisée par le score « surprise » des candidats LR, s’est empressée de célébrer « la claque » infligée à ces experts, en oubliant que les politiques eux-mêmes ont participé – et comment ! – à cet égarement généralisé. Car c’est toute la classe médiatico-politique qui indexe peu ou prou, et plutôt prou ! ses pensées et ses prises de position sur les sondages, dont la précision n’a cessé de s’améliorer, il faut aussi en convenir, mais qui peuvent se tromper partiellement, et nous tromper aussi longtemps que nous ne prenons pas les précautions prophylactiques nécessaires. Avec d’abord ce rappel : jamais les hommes, et les citoyens donc, ne se laisseront enfermer dans des mesures scientifiques, fussent-elles les plus « sérieuses » !

On ne peut cependant « enjamber » comme si de rien n’était, les erreurs d’appréciation commises, ce que font la plupart des acteurs de cette pièce politique si surprenante. Ainsi est-il saisissant de voir des sondeurs, excellents professionnels au demeurant, être à peine questionnés sur les « surprises » qu’ils ont eux-mêmes enregistrés au soir du premier tour de ces élections régionales. Ces écarts ont été « abyssaux » entre les derniers pointages préalables et les résultats du vote. L’abstention avait été anticipée par les instituts autour des 60%, ce qui paraissait déjà considérable en référence aux 50% de 2015. Or elle a dépassé les 68% … sans qu’aucun événement ne puisse justifier cette évolution. La surestimation des résultats du RN a varié de 4% (Ile de France) à 7% (Bretagne, Grand Est), voire 8% (Hauts de France) et même 9% (Normandie) ! La sous-estimation des « performances » des présidents sortants fut minime en Ile de France (1%) ou en Nouvelle Aquitaine (5%), mais particulièrement saisissante dans les Hauts de France (8%) et plus encore en Auvergne-Rhône Alpes (9%) et même en Occitanie (10%). Rappelons que la marge d’erreur est en théorie de 2%… Il y a donc bien eu hélas un « plantage magistral » sur lequel commentateurs et responsables politiques n’ont guère voulu s’arrêter. En France, on prend l’autocritique pour une faiblesse, alors que son absence participe justement du discrédit de la parole publique.

Le traumatisme Jospin

Comment peut-on continuer le « tournez manège » des commentaires comme si de rien n’était, et convoquer sur tous les plateaux les mêmes sondeurs sans les interroger en profondeur sur ce ratage spectaculaire ? Cela vaut aussi pour les chefs politiques, et pour les commentateurs qui, en dépit des précautions que nous tentons d’adopter, finissons par prendre pour vérité d’évangile ce qui sort des alambiques sophistiqués des modernes devins.

Pourtant nous savons parfaitement que des erreurs ont déjà été commises lors des précédents scrutins, par exemple à l’élection présidentielle de 2002 où la percée de Jean Marie-Le Pen au détriment de Lionel Jospin n’avait pas été vue ! Depuis, les sondeurs avaient progressé et affiné leurs méthodes, notamment la sous-estimation chronique de l’extrême-droite. Et tout, loin de là, n’est pas faux dans « les relevés d’opinion » que nous procurent les sondages, cette méthode d’investigation très poussée et respectée en France. C’est un moyen d’information que nous tenons pour précieux. Trop sans doute, puisque nous finissons par oublier qu’il ne s’agit que de photographies à un instant T, que celles-ci peuvent comporter des zones d’ombre et de flou, que l’imaginaire français vient souvent déjouer des rationalités de comportement que l’on croit établies. La qualité des lumières, des couleurs, la netteté même des images offertes, ne garantit en rien une exactitude totale. Et nous nous y laissons prendre, intoxiquer en oubliant d’administrer à nous-mêmes et à nos lecteurs les contre-poisons indispensables.

Pourtant, nous avons reçu à chaque scrutin ou presque des avertissements, des rappels à cette vérité politique : les électeurs ne se laissent jamais totalement enfermer dans le prédictif. Non qu’ils jouent forcément avec les sondages, mais aucune méthode ne saurait prétendre livrer la vérité de ses votes avant qu’elle ne sorte des urnes. Sinon, il n’y aurait qu’à supprimer les élections et s’en remettre aux études d’opinion, ce que parait vouloir faire LR pour choisir son champion à la prochaine présidentielle. Manière pour le moins contestable de déléguer aux sondages un pouvoir qu’ils n’ont pas et qu’on ne saurait leur accorder. Les partis n’auraient plus alors qu’à se saborder. Ils devraient se souvenir par exemple comment ces sondages avaient pu prévoir et promouvoir le triomphe d’Alain Juppé lors de la primaire de la droite de 2015 avant que François Fillon l’emporte haut la main ! Après chaque « désillusion », on ne continue pas moins, les politiques ainsi que les journalistes, à tenir ces chiffres pour vérité d’évangile. Même les sondeurs sont parfois plus prudents!   

Rare auto-critique des journalistes

Il suffit d’ailleurs de les interroger là, maintenant, ce que l’on fait trop peu. Ils reconnaissent sans barguiner qu’il « y a eu une mauvaise appréciation de l’abstention et de ses conséquences » sur la « marche en avant » de Marine Le Pen que chacun prédisait triomphale.

Notre expert Jean Daniel Lévy (Harris Interactive), à qui nous faisons appel très régulièrement, avoue sans fard « qu’il faut s’interroger sur les raisons des erreurs ». Si les sondeurs ne sous-estiment plus le vote d’extrême-droite, en l’affaire il a été surestimé, ce qui implique, explique Lévy, que « l’on devra revoir les façons d’évaluer la fiabilité des intentions : quand on se dit sûr d’aller voter, l’est-on tant que cela ?… »

Même tentative de lucidité Jérôme Fourquet (IFOP), invité sur tous les hauts plateaux médiatiques, et cependant fort peu interpellé sur les considérables écarts constatés. Il avoue pourtant lui aussi sans ambages que « l’abstention a été sous-estimée » et qu’il faudra « retravailler les méthodes d’évaluation ». On devra également s’interroger, ainsi que le fait le politologue Dominique Reynier, directeur de la Fondapol, sur « le déclassement du suffrage », autrement dit l’importance toujours déclinante accordée au vote dans une société de l’individualisme.

Mais cette réflexion critique et auto-critique demeure rare, pour ne pas dire exceptionnelle. Comme l’analyse esquissée également dans Le Figaro par le journaliste Albert Zenou sur l’abstention difficile à cerner car elle a évolué vers une « sécession démocratique ». Mais, disons-le tout net, la profession journalistique n’est pas encline à l’introspection ni à la remise en cause de ses « biais idéologiques et méthodologiques ». La classe politique encore moins qui ne s’alarme jamais que passagèrement de la baisse dramatique de la participation. « C’est très grave », soupire-t-on, avant de reprendre le plus vite possible les affaires partisanes comme si de rien n’était.

L’abstention au fond c’est la faute des autres, c’est à dire des … électeurs que Marine Le Pen et ses affidés ont copieusement enguirlandés pour ne pas être allés voter en leur faveur. Cette incapacité collective à l’autocritique n’est pas la moindre des tares d’une démocratie où la peur de reconnaitre ses fautes est devenu une de ses principales fautes !

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