Ces parents persuadés que leur enfant mérite forcément 20/20.

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Depuis Parcoursup et avec l’avènement du contrôle continu, la notation des enseignants est de plus en plus souvent contestée.

Salle de classe au lycée Massena de Nice.

Après la première édition du bac « nouvelle formule » cette année, Jean-Michel Blanquer, le ministre de l’Éducation nationale, doit tirer un bilan de sa réforme la semaine prochaine et annoncer des pistes d’amélioration. Parmi elles, la fin des « épreuves communes », lourdes à organiser, qui seraient remplacées par du contrôle continu.

Les anecdotes foisonnent sur le thème : « Aujourd’hui, tout se négocie, les notes aussi ! » Dans ce lycée privé, des parents ont rapidement réagi au 9,5/20 de leur fils en histoire : « Ce n’est pas normal. D’habitude, il a plus ». Apprenant qu’un remplaçant de l’enseignant est à l’origine du devoir sur table, ils poussent leur avantage : « Bien sûr, il n’a pas l’habitude… mais on veut la moyenne ! » De guerre lasse, après des échanges de mails vifs, l’enseignant a cédé et scruté la copie pour dénicher un demi-point supplémentaire. Et que dire de cet élève qui, après un premier oral d’évaluation totalement raté, demande à son prof de lui faire repasser l’épreuve ? Puis, face au refus de ce dernier, insiste : « Ne vous inquiétez pas. Si vous le faites en plus de vos heures de travail, je vous paierai ».

Cette tendance au marchandage inquiète enseignants, proviseurs et même inspecteurs de l’éducation. D’autant plus que la part du contrôle continu, qui repose sur les notes attribuées en classe, est appelée à augmenter. La semaine prochaine, Jean-Michel Blanquer, tirant les leçons de la réforme du lycée, devrait annoncer que les trois épreuves communes (ex-E3C) de première et terminale sont supprimées et remplacées par du contrôle continu. À terme, 40 % de l’évaluation d’un élève reposera donc sur la notation de ses profs (et 60 % sur les épreuves finales dont le français en première, la philo, le grand oral, etc.) De quoi renforcer les craintes des familles sur l’effet « loterie, à la tête du client ». « La pression des élèves et des parents va s’accentuer. Ce serait naïf de l’ignorer », reconnaît Pierre Mathiot, directeur de Sciences Po Lille et concepteur de la réforme du lycée. Cette année, à cause de la Covid, 82 % du bac a reposé sur le contrôle continu.

Mise sur orbite. Ces négociations sur les résultats des élèves sont apparues avec Parcoursup. Les parents ont vite pris conscience des enjeux. Formations parfois ultra-sélectives, dossiers classés par les universités, etc. : la compétition pour le supérieur commence tôt. Pas question de laisser une sale note compromettre la mise sur orbite. La Covid et ses mois de cours à distance, les angoisses de décrochage et la transformation en « prof bis » de nombreux parents ont encore accéléré le mouvement.

À trop jouer les maîtres auxiliaires, des pères ou des mères se sont convaincus qu’ils savaient désormais apprécier une copie. Cet interventionnisme s’est manifesté dès le retour du premier confinement. « Avec les visios, ils sont “entrés” dans ma salle de cours, c’est difficile de les faire sortir. Un mail rageur, c’est plus facile à faire que de prendre un rendez-vous », soupire une enseignante chevronnée, notant que cette proximité frôlant souvent la familiarité a été favorisée par les nombreux échanges via les espaces numériques de travail et autres Pronotes.

L’intrusion reste aujourd’hui davantage le fait des CSP + que des familles plus populaires. « La pression existe car ces familles savent très bien que pour viser une prépa parisienne, il faut, non pas 17 de moyenne, mais plutôt 19. Une seule mauvaise note peut vous faire rater l’accès à Science Po…, relève la proviseure d’un grand lycée du Nord. Elles savent comment le système fonctionne. En proie au stress, certaines frôlent l’hystérie et deviennent agressives. Même mes collègues les plus consciencieux peuvent relever une note pour avoir la paix ». Un pis-aller plutôt que d’affronter harcèlement et menaces de dénonciation au rectorat.

Si, en théorie, les enseignants bénéficient d’une liberté pédagogique totale dans le choix des sujets de contrôles et dans leur notation, ils ne peuvent faire fi des consignes nationales. Or, depuis des années, l’heure est à la « bienveillance ». « À chaque jury du bac, on nous demande de relever les notes. À force, cela finit par déteindre sur l’ambiance générale », explique l’enseignante aguerrie qui a déjà vu des inspecteurs « engueuler tout le monde parce que nos élèves avaient de moins bons résultats que l’année précédente… » Des remontrances propres à crisper une corporation, qui, dans sa majorité, est hostile à ces notes artificiellement gonflées.

Piqué au vif. Des profs capitulent, d’autres résistent. Comme cet enseignant en maths apostrophé par les parents d’un élève après un 11 sur sa copie : « Pour Dauphine, il lui faut 15 ! Vous brisez le rêve d’un enfant ! ». Réponse peu diplomatique du « coupable » piqué au vif : « Votre fils n’a tout simplement pas le niveau pour prétendre à la filière Finance de Dauphine ».

L’Éducation nationale a conscience qu’une part accrue de contrôle continu peut transformer les enseignants en punching-balls. « Dans toutes les réunions, les organisations syndicales disent qu’il est nécessaire de sécuriser la notation », indique Pierre Mathiot qui anime le comité de suivi de la réforme. « Harmonisation », « objectivation », « grilles référentielles » : de nombreuses solutions sont étudiées pour desserrer la pression.

Secrétaire national du SNPDEN Unsa (personnels de direction), favorable aux orientations actuelles sur le contrôle continu, Bruno Bobkiewicz précise : « Il faut davantage accompagner les équipes par une formation à l’évaluation. On peut également créer des banques de sujets pour les devoirs sur table afin d’écarter les critiques sur un soi-disant parti pris. Nous proposons même d’organiser des devoirs communs avec corrections croisées ». Le Snes, majoritaire, est lui opposé à cette part croissante donnée au contrôle continu, après avoir pourtant milité contre les E3C. Sa base semble plus mesurée.

« Avec la crise sanitaire, les enseignants ont beaucoup évolué. Ils sont plus favorables au contrôle continu et sont plus souples sur la notation. Conscients qu’ils ne sont plus seuls maîtres à bord, que l’harmonisation est nécessaire et qu’il faut des garde-fous face à des parents de plus en plus “consommateurs” », constate Marianne Dodinet, secrétaire académique adjointe du syndicat Indépendance et direction et proviseure d’une cité scolaire à Paris.

Déjà, un autre écueil se profile. De nombreux élèves mettent en place une stratégie d’évitement. Une fois une note correcte obtenue à un contrôle, ils se débrouillent pour esquiver toutes les autres. Tous les prétextes sont bons, y compris des certificats médicaux, pour ne pas faire chuter leur moyenne. Là encore, les enseignants ne sont pas dupes mais manquent de solutions pour faire plancher les récalcitrants. De nouvelles règles nationales pourraient être bientôt établies. Les profs, eux, commencent à être un peu las de se transformer en marchands de tapis.

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