Ça peut revenir…

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Il y a quelques années, j’avais été fascinée par le livre de Lamia Ziadé ô nuit, ô mes yeux (P.O.L). L’artiste libanaise avait construit son récit en alternant des images à la gouache et de courts textes d’une grande finesse: un monde disparu se redéployait et retrouvait son histoire. Basé sur une documentation rigoureuse – photos anciennes, affiches de films, unes de journaux – ce mélange d’informations vérifiées et de liberté dans l’illustration en faisait un récit très original. Par son sujet d’abord: l’âge d’or du cinéma, de la chanson et du spectacle au Moyen-Orient, de Beyrouth au Caire, en passant par Damas et Alexandrie. Le pouvoir d’évocation de ces pages reposait en grande partie sur d’extraordinaires destins de femmes, chanteuses idolâtrées ou actrices fatales qui avaient fait rêver les foules arabes. Elles avaient des histoires différentes, une audace singulière, un talent envoûtant. À travers elles s’installait un univers glamour et kitsch, zébré de tragédies et de passions noires. Lamia Ziadé reproduisait les lieux, les maisons, les rues, les cafés, les façades des grands hôtels – mais aussi les objets: bijoux clinquants, robes à sequins, énormes micros, premiers disques en vinyle, fume-cigarette. On y rencontrait des séducteurs à petites moustaches et tout un monde qui vivait dans un luxe tapageur et naïf.

Une exposition parisienne à l’Institut du monde arabe rend hommage aujourd’hui à cette même période: voici réunis les photos et les documents qui racontent la gloire d’Oum Kalthoum, Fayrouz, Warda, Tahiyya Carioca, Samia Gamal, Laila Mourad… et tant d’autres (« Divas – D’Oum Kalthoum à Dalida »). On avait oublié que le cinéma égyptien était si florissant: des centaines de comédies musicales sont sorties des studios Misr du Caire, de 1920 à 1970. On avait oublié à quel point les voix de ces chanteuses populaires transportaient leur public, l’improvisation dont elles étaient capables, leur apport créatif aux schémas traditionnels. Oublié aussi la folie des modes importées de Hollywood mais revisitées dans une exagération de tous les détails.

Un fantôme se faufile parmi les visiteurs: c’est celui d’Asmahan, la princesse druze à la voix renversante. C’est la plus étrange et scandaleuse des divas, l’accident inexpliqué qui l’a tuée a contribué à sa légende de femme fatale et d’espionne pour les Alliés pendant la guerre. Ses yeux verts, très pâles, son allure de panthère et l’intrépidité de sa vie nous confirment dans l’idée que la beauté extrême est pour certaines femmes un cadeau empoisonné… elle leur donne un pouvoir incontestable, mais il est miné par une terrible, dangereuse fragilité. En pourraient témoigner les Marilyn, Diana, Romy aux destins fracassés.

Les commissaires de l’exposition sont discrètes sur les raisons de l’arrêt brutal des industries du cinéma et de la musique du Caire. Il faut rappeler les faits: en 1970, Nasser meurt d’une attaque cardiaque; Oum Kalthoum, protégée par son immense aura et son attitude rassurante et matronale, continue quelque temps mais meurt en 1975. À partir de cette date, l’une après l’autre, la plupart des stars, en fin de carrière, se laissent convaincre par des mallettes pleines de dollars en provenance des pays du Golfe et prennent le voile pour « montrer l’exemple ». Elles ne monteront plus sur scène et il n’y aura pas de relève. La plupart des cinémas ferment; pour les studios, les casinos, les cabarets, une page se tourne, définitivement.

Lamia Ziadé a dit à un journaliste qu’elle avait conçu son livre pour « conjurer, grâce à l’évocation de cette époque fascinante, le culte du malheur et du mal-être actuels qui règnent partout dans le monde arabe. Une façon de se dire que, si ça a existé un jour, ça peut revenir… »

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