Le rapport qui incite l’Europe à prolonger le glyphosate.

Quatre agences sanitaires européennes ont rendu leur rapport sur le glyphosate. Elles sont formelles : le produit ne présente aucun risque pour la santé.

C’est une première étape sur la voie d’une nouvelle homologation de la molécule en Europe. Le glyphosate est aujourd’hui autorisé, mais l’UE doit décider en décembre 2022 s’il renouvelle son autorisation. Quatre agences sanitaires européennes, pilotées par l’Anses, ont rendu cette semaine une expertise fouillée, après avoir étudié tous les éléments de preuve disponibles, c’est-à-dire l’ensemble de la littérature scientifique produite à la fois par la recherche publique et par les entreprises, en vue de la réautorisation de l’herbicide. En 2017, il n’avait été réhomologué, mais que pour cinq ans, sur fond de vives polémiques. Quatre ans plus tard, les conclusions du groupe d’évaluation pour le glyphosate (AGG) sont nettes, et confirment celles des autres agences sanitaires dans le monde : le produit n’est ni cancérogène, ni mutagène, ni reprotoxique. Dans les conditions d’utilisation normales, il ne présente aucun risque pour la santé. La nouvelle a été accueillie plus que fraîchement en France par les détracteurs de l’herbicide, qui orchestrent depuis des années des campagnes alertant les consommateurs d’un risque d’empoisonnement. Et pour cause : leurs peurs ne s’appuient sur aucune base scientifique. Les 11 000 pages du rapport seront rendues publiques en septembre, et nourriront l’avis que remettra l’Efsa, l’Autorité européenne de sécurité des aliments, aux politiques qui auront le dernier mot. Pour Gil Rivière-Wekstein, auteur de Glyphosate, l’impossible débat – l’ouvrage le plus complet sur cette polémique –, il sera difficile aux autorités européennes de ne pas suivre l’avis des scientifiques au sujet d’un produit détesté de l’opinion, mais considéré comme sûr, et surtout moins dangereux pour l’environnement que les méthodes qui le remplaceraient. Entretien.

Le Point : Le rapport rendu cette semaine par les agences de quatre pays – La France, la Suède, les Pays-Bas et la Hongrie – marque pour vous un tournant. En quoi est-ce une étape importante ?

Gil Rivière-Wekstein.

Gil Rivière-Wekstein : Le processus même de cette évaluation avait été pensé pour mettre fin aux polémiques. Il est d’usage que l’Efsa confie tout projet de réhomologation d’un produit à un pays rapporteur, qui se charge d’analyser les études, d’investiguer le sujet, et remet ensuite ses conclusions. La dernière fois que le glyphosate a été approuvé, il y a cinq ans, I’Allemagne était le pays rapporteur. Les agitateurs antiglyphosate avaient alors mis en cause l’avis de l’agence, affirmant qu’elle avait été manipulée par Monsanto [l’inventeur de la molécule, NDLR] et n’avait pas fait correctement son boulot. Pour éviter cette situation, l’Union européenne a décidé de confier la prochaine expertise à quatre pays. Prétendre que ces quatre agences ne pourraient pas remettre un rapport qui ferait état des connaissances actuelles, cela ne tient plus la route. Leur rapport de 11 000 pages est encore confidentiel, puisqu’il vient d’être remis à l’Efsa. Mais, fait unique, l’agence européenne a décidé de communiquer sur les conclusions concernant la santé, et un rapport sera rendu intégralement disponible à la consultation. Ce rapport établit clairement que le glyphosate n’est pas cancérigène, ni génotoxique, ni mutagène, et qu’il n’y a aucune raison de modifier sa classification actuelle. Il va totalement à l’encontre de l’avis du Circ [Centre international de recherche sur le cancer, une antenne de l’OMS, NDLR] qui avait classé en 2015 le glyphosate comme un « cancérogène probable », au même titre que la viande rouge ou l’eau chaude. Ce rapport confirme en revanche l’avis de toutes les autres agences sanitaires qui se sont penchées sur le sujet, y compris l’agence canadienne. En réalité, on sait depuis longtemps que l’avis du Circ est obsolète. Il devrait en toute logique être revu pour inclure la nouvelle littérature scientifique, ce que les autres agences ont fait.

« Les agences sanitaires sont là pour protéger la santé des consommateurs et des citoyens »

Les opposants au glyphosate font valoir que les autorités européennes se fondent sur des études menées par les firmes elles-mêmes, contrairement au Circ qui s’appuie sur la littérature publiquement accessible…

C’est faux. Le Circ, en effet, n’a accès qu’à la littérature scientifique accessible au public. Les pays, dont le rôle est d’autoriser ou non un produit, ont accès aux mêmes études, mais reçoivent en plus les études réglementaires que les entreprises ont l’obligation de conduire, et qui contiennent des données confidentielles. En réalité, le champ d’évaluation des agences d’homologation est beaucoup plus vaste et plus complet que celui du Circ. C’est normal : les avis du Circ n’ont pas de conséquences, alors que les agences sanitaires sont là pour protéger la santé des consommateurs et des citoyens, on attend d’elles une évaluation beaucoup plus complète. J’ajoute que le Circ n’a pas pu prouver que le glyphosate était cancérigène : il a considéré que c’était « probable », quand l’ensemble des agences sanitaires ont jugé que ce n’était « pas probable ». On ne peut pas réellement parler de divergence d’avis.

« On a bien vu avec la vaccination que le complotisme est une valeur montante »

Aux États-Unis pourtant, plus de 100 000 personnes se disant atteintes d’un lymphome non hodgkinien après avoir utilisé des produits à base de glyphosate ont porté plainte contre Monsanto, et des documents révélés lors des procès ont montré que la firme avait bien tenté d’influencer l’expertise des autorités sanitaires.

Il est assez cocasse de considérer qu’un jury composé d’un ingénieur, d’une femme de ménage, d’une mère au foyer et un directeur commercial aurait un avis plus éclairé sur cette question que l’ensemble des agences sanitaires du monde. C’est le charme de la justice américaine. Quant aux manœuvres de Monsanto, elles sont réelles ! Mais si vous et moi en sommes alertés, les experts de l’Efsa le sont aussi ! Et ils l’ont toujours été. Le boulot des agences est justement de ne pas se laisser berner par ces manœuvres. L’Efsa les a toujours connues, et facilement repérées. Les fameux « Monsanto Papers », si populaires en France, ne représentent rien d’autre que des éléments de langage délivrés par les cabinets d’avocats américains dans le cadre de leur combat contre Monsanto. La presse américaine ne s’y est pas laissée prendre et n’en a guère parlé, car il est vite apparu évident que si Monsanto a menti et manipulé, cela n’a jamais influencé les dossiers. Le présent rapport devrait clore ce faux débat. Qu’une seule agence ait pu se tromper en 2017, passe encore. Mais que quatre pays différents, en plus de l’agence allemande, de l’agence canadienne, de l’agence américaine, se soient fait manipuler par Monsanto… ? On a bien vu avec la vaccination que le complotisme est une valeur montante, mais c’est quand même un peu gros.

Emmanuel Macron s’était engagé en 2017 à interdire le glyphosate, justement pour préserver la santé des Français. Que peut-il faire maintenant ?

Le président Macron a le choix entre deux options. Soit il se base sur les éléments scientifiques qui proviennent des agences sanitaires, de la même manière qu’il l’a fait pour les vaccins, et prend ses décisions sur la base de ce que dit la science. Soit il réfute l’avis des agences sanitaires, dont celui de l’Anses, et il décide de rester dans une position dogmatique. S’il opte pour la première solution, il ne peut s’opposer à la réhomologation du glyphosate, et la France doit abandonner sa position de leadership dans la lutte contre cet herbicide, en admettant que le président, qui ne connaissait pas le dossier, se soit un peu fait manipuler par des militants de l’écologie politique. Le sujet est d’autant plus important qu’on sait maintenant que les alternatives au glyphosate, principalement le labour, sont plus néfastes pour l’environnement, en raison de leurs effets sur le climat. S’il opte pour la seconde solution, il risque de mettre à mal tout le processus de réhomologation scientifique des agences sanitaires, puisque la décision sera prise sur la base de n’importe quoi. Cela ouvre la porte à l’arbitraire dans tous les domaines.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.