Rouge vif.

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La joyeuse insouciance des terrasses bondées.

Jauge à 50% soi-disant, en vérité, aucune table n’est libre et pourtant la terrasse se répand loin, très loin sur le trottoir. Tellement agréable, ce brouhaha joyeux. Les gens qui parlent trop fort, le cliquetis des fourchettes, les verres qui s’entrechoquent. La sensation de revivre. On aimerait croire que tout est fini. Comme un mauvais rêve dont on se serait réveillé. Le regard qui s’attarde avec curiosité sur les visages démasqués. C’est révélateur, un bas de visage : lèvres charnues, sourire en coin, bouche pincée, dents jaunes, rictus angoissé, éclats de rire, rides d’amertume au coin des lèvres, sourire botoxé… Je ne sais pas si c’est le soleil ou la douce euphorie qui règne dans l’atmosphère mais soudain on trouverait presque tout le monde beau. Les hommes en bras de chemise, les femmes en robe d’été, les ados en tee-shirt, les serveurs qui n’ont jamais été aussi affables, le patron qui roucoule. « Vous aviez réservé ? Vous êtes combien ? » Le concept très subjectif de terrasse. « On est en terrasse, là ? – Ben oui, vous êtes à l’intérieur mais c’est ouvert sur l’extérieur. Disons qu’on a un peu anticipé sur le 9 juin. » Un plat bien présenté dans une assiette, ça change du poke bowl saumon-avocat dans une barquette en plastique transparente de chez Deliveroo. On avait oublié qu’on aimait autant les contacts humains. Éclats de voix. « J’ai eu le bras paralysé vingt-quatre heures avec le vaccin. – Ah bon, moi je n’ai rien senti, peut-être qu’on m’a injecté du sérum physiologique. »

« Tu fais quoi cet été ? – Aucune idée. »

« Tu as fait la deuxième dose ? »

« Les Etats-Unis n’ont pas rouvert. »

« J’en peux plus qu’on me trifouille le fond du nez avec le test PCR. »

« T’as vu le massacre des Français à Roland-Garros… »

« J’en ai marre du télétravail. »

 « Vous nous remettez une bouteille de rosé ? »

« Mesdames, messieurs, je vais devoir vous encaisser, il est bientôt 21 heures. – Encore une seconde, monsieur… »

 Le serveur nous tend l’addition,

« Ah oui, quand même ! – Laisse, c’est pour moi. Il faut soutenir les restaurateurs, ils ont bien morflé. »

L’impression que la vie reprend son cours.

Préparer l’été.

D’ordinaire, à cette période, on a entamé depuis longtemps le régime de printemps. Là, on prend juste conscience de l’étendue des dégâts. Faut dire que ça fait un moment qu’on pratiquait la distanciation sociale avec notre balance. Comme tout le monde s’est épaissi depuis un an et demi, on a l’impression que nos kilos en trop se voient moins. Trottiner mollement dans un parc en se disant qu’on serait mieux allongé sur la pelouse comme ces troupeaux d’adolescents qui font semblant de réviser au soleil. Un regard narquois sur un coach qui tente de mettre en mouvement un homme d’affaires ventripotent. Du mal à se projeter dans l’été. Peut-être cette habitude qu’on a prise de vivre au jour le jour. Il faut prendre ses vacances en France, a dit le Président. « Dépêche-toi de réserver, il n’y a plus de place nulle part ! » Et puis toutes ces phrases qu’on n’a pas envie d’entendre. « Respectez les gestes barrière sinon ça va redémarrer. Attention à l’automne. Des nouveaux variants arrivent. » Comme si c’était notre faute, tout ça. Nous, on a fait ce qu’on pouvait, quand on y pense. On s’est confinés, on s’est masqués, on a respecté le couvre-feu, on s’est vaccinés dès qu’on a pu, alors on n’a pas envie d’écouter ces oiseaux de mauvais augure. Le 9 juin, on pourra rester dehors jusqu’à 23 heures. Faire des fêtes. Danser. S’amuser. Le virus ? Quel virus ?

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