Drôles de plaisirs…

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Le bicentenaire de la naissance de Baudelaire fait réapparaître le nom de celui qui, en 1857, a attaqué Les Fleurs du mal pour « outrage à la morale publique et religieuse ou aux bonnes mœurs : Ernest Pinard.

L’homme est jeune et a des ambitions politiques ; en tant que « procureur impérial », il vient de subir un échec cuisant : il n’est pas parvenu à faire condamner pour les mêmes motifs Madame Bovary de Flaubert. Il espère tenir sa revanche.

Son réquisitoire est efficace : il cite des extraits des poèmes, les déclame en appuyant de la voix les passages les plus troublants. Il demande l’application de la loi en vigueur et veut démontrer que « l’offense (à la morale) est à peu près partout. » La fin de son réquisitoire est mielleuse, il n’attaque pas l’homme, il protège les lecteurs : « Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. […] Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du livre, un avertissement devenu nécessaire. » Il sera écouté. Baudelaire est furieux mais le procès perdu fera beaucoup pour sa notoriété, et son nom sera désormais associé au combat pour la liberté d’expression.

L’histoire de la censure accompagne de bout en bout la culture à travers les siècles. Le pouvoir, quel qu’il soit, a toujours voulu contrôler ce qui se dit, s’écrit, se dessine.

Le couple censure/culture est infernal. Éternels lutteurs, agrippés l’un à l’autre, ils essaient de s’étrangler mutuellement. Certes, les affrontements diffèrent selon les époques et les lieux. Les régimes totalitaires semblent obsédés par les créateurs (et naturellement par les plus talentueux). Que l’on pense à Staline qui joue avec Boulgakov comme un gros chat joue avec une souris épuisée. Sachant que l’écrivain ostracisé sombre dans la nuit du désespoir et de la misère, il l’appelle au téléphone pour lui distiller des saveurs qu’il s’empressera de lui retirer plus tard sans donner d’explication.

Rapportés à l’histoire de l’humanité, les régimes vraiment libéraux ne sont que des enclaves de courte durée. Quant à notre civilisation occidentale, la situation n’est aujourd’hui pas simple. L’avènement des tribunaux du Net constitués par les réseaux sociaux a carrément transféré le combat dans l’espace privé. La liberté d’expression, arme noble de défense contre la censure d’État, sert de prétexte aux censeurs autoproclamés pour persécuter leurs adversaires et proférer des horreurs assassines. Que l’on pense ici à l’affaire Mila et au mouvement de meute qui a déversé sur elle des milliers de menaces de mort.

Quant à la cancel culture, elle n’est pas tout à fait une extension de la censure, c’est plutôt une réplique de la damnatio memoriae inscrite dans le droit latin : tu es indigne, donc nous décrétons que tu n’existes pas, que tu n’as même jamais existé. Avec une différence de taille : à Rome, cette « mort civile » était décidée par le Senat et ne concernant que des irréductibles opposants politiques, de nos jours elle sévit dans les universités de pays tout à fait démocratiques, ou la liberté de s’exprimer fait partie de la Constitution. Un mot de travers ? Hop, aux oubliettes. Sans salaire, sans explications. Et prière de donner sa démission avec excuses sans tarder. En cas de résistance, le coupable n’ira pas loin : dénonciations, rétorsions, exclusions se succéderont jusqu’à ce qu’il plie.

C’est triste à dire, mais si ces mouvements se développent, viendra peut-être le jour où le nom tant ridiculisé d’Ernest Pinard évoquera plutôt un bon souvenir.

P.-S. Les plaidoiries du procès Baudelaire sont réunies dans un booklet préfacé par Mohammed Aissaoui (Folio).

Adrien Jaulmes a publié un terrifiant reportage sur l’université de Georgetown (Le Figaro, 31 mai).

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