Liberté sans étiquettes.

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Dans la longue et passionnante histoire des mœurs, la société française a été plus ou moins tolérante, plus ou moins répressive.

La liste des comportements acceptés s’est allongée ou a raccourci suivant les aléas de la grande Histoire. Mais, depuis des siècles, la France a su se distinguer de ses voisins occidentaux : plutôt moins soumise que les autres aux interdictions religieuses, globalement plus libre et permissive. C’est ce qui en a fait la patrie d’élection d’étrangers venant du monde entier.

Ces pensées peu originales m’ont traversé l’esprit après avoir entendu la porte-parole d’une association LGBT parler de l’insupportable frilosité de la société française. Quelque chose a dû m’échapper. J’avais l’impression que la cause des minorités sexuelles avait récemment marqué des points dans beaucoup de domaines comme le sport, l’éducation, l’entreprise. La ministre Elisabeth Moreno venait d’appeler à « lutter contre l’invisibilisation » qui frappe selon elle les non-hétéronormés. Le gouvernement s’est lancé dans une campagne publicitaire un peu nunuche en faveur de              « l’inclusion », même chose pour le ministère de l’Éducation qui prépare « un manuel ». Les trans nés hommes pourront jouer désormais dans les équipes de rugby féminines. Quant à ma banque, elle m’a proposé une carte LGBT friendly avec petits personnages joyeux et drapeaux arc-en-ciel.

Certes, les pouvoirs quels qu’ils soient donnent parfois l’impression de marcher sur les œufs : tout en prenant des airs inspirés, ils confessent que les aspects pratiques sont de vrais casse-tête. Cela va des « toilettes non genrées » aux annonces « mesdames, messieurs » dans les trains et à l’utilisation sans préalable du « nom d’usage » dans les documents officiels, en passant par des problèmes de dortoirs pour accueillir les recrues non binaires ou transgenres du service national universel.

Par une association d’idées saugrenue, cette histoire de dortoirs m’a fait penser à Ninon de Lenclos. Déjà célèbre par la qualité de sa conversation, Ninon tenait salon place Saint-Sulpice à Paris. Les plus beaux esprits s’y rendaient et, un soir de carême, alors que la fête battait son plein, un prêtre qui rentrait à son couvent juste en face reçut un os de chevreuil sur la tête. Les dévots, qui avaient déjà plusieurs fois dénoncé ces comportements scandaleux, obtinrent d’Anne d’Autriche une lettre de cachet : l’effrontée devait sans tarder quitter le monde et se retirer dans un couvent de son choix. Ninon, bravache, déclara qu’elle acceptait l’exil et choisissait comme lieu de repentance le couvent des Grands Cordeliers. Il était tout proche, il est vrai, mais abritait un ordre masculin connu pour sa paillardise. De notoriété publique, les dortoirs du couvent étaient très agités. Anne d’Autriche avait ri. Et elle avait déchiré la lettre de cachet.

Cette mauvaise langue de Voltaire était un vrai féministe et, dans le portrait fort admiratif qu’il consacre à Ninon de Lenclos, il rapporte son invocation joueuse : « Mon Dieu, faites de moi un honnête homme et n’en faites jamais une honnête femme. »

Bon, la longue (85 ans) et intrépide vie de Ninon de Lenclos, ses pieds de nez au camp des bien-pensants, ne sont plus qu’un souvenir lointain. On aimerait toutefois que les militants se souviennent que la liberté de vivre comme on l’entend se conquiert sans qu’il soit nécessaire de construire de nouvelles barrières morales, sans ériger de nouveaux conformismes. Qu’il y a un paradoxe gênant entre la revendication de ne « pas être assigné à un genre, à une case » et la multiplication des étiquettes. De plus en plus fragmentés, enfermés dans leurs « identités », des militants LGBTQI++ se vivent comme des segments d’humanité, assiégés par les armées des dévots contemporains. On leur souhaite de renouer avec les grands rêves d’ouverture et de liberté.

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