Déconstruire la langue, par SUD Éducation.

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En dépit d’une circulaire interdisant son emploi, des enseignants persistent à sensibiliser leurs élèves à son usage.

« Le rôle des professeurs est aussi de prendre position, derrière il y a un enjeu, celui de la domination masculine et si c’est se positionner, alors je me positionne. Si on peut asseoir dans l’esprit des jeunes que tout cela est lié…», exprime un professeur.

Claire* se présente comme « professeure de français ». Puis, sans ambages, comme « militante de l’écriture inclusive ». « Je me suis toujours dit féministe. Cela n’intervenait pas dans mon enseignement, jusqu’à ce que la langue masculinisée entre dans le débat public, il y a quelques années… » confie la quadragénaire, en poste dans un lycée de Poitiers. Elle se rappelle « prendre conscience » que « notre langue est genrée » et décide alors d’œuvrer – dans l’exercice de ses fonctions – à « dés-invisibiliser les femmes ».

Cela passe par un « choix équilibré de [s]es textes », soit « autant d’autrices que d’auteurs ». Mais aussi par l’emploi au quotidien de formules épicènes (non genrées) et de points médians (le désormais fameux « ·e »), plus particulièrement dans les mails adressés à ses élèves. « C’est devenu pour moi un signe de ponctuation à part entière. Je refuse la parenthèse qui signifie la mise entre parenthèses du genre féminin ! » lance la professeure, qui n’ignore pas que ce point médian « cristallise les tensions ».

« Un barrage à la transmission de notre langue »

Ni que son emploi dans l’enceinte d’une salle de classe est devenu interdit. Une circulaire du ministère de l’Éducation nationale parue le 5 mai dernier – soit trois ans après celle d’Édouard Philippe s’appliquant aux usages administratifs – proscrit désormais aux professeurs le recours à l’écriture inclusive, et plus spécifiquement au point médian. « Mettre des points au milieu des mots est un barrage à la transmission de notre langue », affirme ainsi le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, dans le JDD (1er mai).

Si « l’égalité entre les filles et les garçons […] est promue et garantie par l’École de la République […], ces objectifs ne doivent pas être pénalisés par le recours à l’écriture dite inclusive dont la complexité et l’instabilité constituent autant d’obstacles à l’acquisition de la langue comme de la lecture », tranche alors le ministre dans sa circulaire, après trois années de débats politiques et de zone grise – ce dernier ayant jusqu’alors et à plusieurs reprises émis des réserves à son sujet, sans l’interdire officiellement.

Le ministère de l’Éducation doit « cesse[r] d’imposer son passéisme à la communauté éducative », s’insurge aussitôt le syndicat SUD Éducation, dans un communiqué au vitriol, appelant « à ne pas tenir compte de ces instructions d’un autre temps » et à conserver le plein usage de la sacro-sainte « liberté pédagogique » des professeurs. Une erreur de jugement ; la liberté pédagogique ne s’exerçant jamais sans contrôle, que ce soit dans le respect des programmes comme dans le suivi des instructions de la rue de Grenelle.

« Moins un ministre dit aux professeurs ce qu’ils doivent faire, mieux c’est », abonde pourtant Paul*, professeur de philosophie dans un lycée de Roanne (Loire), qui souscrit, lui, à l’accord majoritaire (utilisation du féminin en cas de supériorité numérique d’élèves filles), à l’accord de proximité (adjectif accordé avec le dernier nom mentionné) et, de façon plus sporadique, au point médian.

« Les mots disent quelque chose de notre rapport aux autres et au monde, ils ne sont pas neutres », justifie d’abord ce quinquagénaire, qui refuse de se définir comme « militant ». Avant d’admettre, du bout des lèvres : « Le rôle des professeurs est aussi de prendre position, derrière il y a un enjeu, celui de la domination masculine, et si c’est se positionner, alors je me positionne. Si on peut asseoir dans l’esprit des jeunes que tout cela est lié… »

« Certains professeurs estiment que leurs convictions l’emportent sur leurs obligations légales », enrage Pierre Favre, professeur des écoles et vice-président du SNE (Syndicat national des écoles), à l’évocation de ces pratiques. « Derrière des traits bienveillants et rassembleurs, ces derniers entrent dans la catégorie d’objecteurs de conscience et n’obéissent en réalité qu’à leurs propres convictions », fustige le professeur.

« Les élèves ne sont pas préservés du monde et des débats qui les entourent », argue à ce titre Claire, qui se défend de les « endoctriner », tout en reconnaissant que le sujet est « politique » et qu’elle fait, pour eux, figure d’autorité. « J’ai forcément une position dominante en tant qu’enseignante, mais je veux simplement éveiller leur esprit critique. » Puis d’exprimer : « Il y a un rapport entre langue et pouvoir et le pouvoir est majoritairement masculin, on est dans une société hétéro-patriarcale. On parle par exemple de patrimoine, de fraternité… »

« Le masculin est inclusif »

Or « le masculin n’est pas neutre », pointe-t-elle, faisant sien un avis largement véhiculé par les courants féministe et « woke » (soit « éveillés » aux oppressions systémiques), qui fait aussi son chemin chez nombre de professeurs, comme en témoigne la tribune titrée « Nous n’enseignerons plus que le masculin l’emporte sur le féminin », cosignée par 314 d’entre eux. Un postulat qui fait bondir Pierre Favre du SNE : « L’Homme avec un grand H définit l’humanité, comme le genre masculin a valeur de neutre », tient-il à rappeler.

« Le masculin est inclusif, il permet de désigner des ensembles mixtes, et il en est ainsi depuis la naissance du français […], c’est dans une analyse très sommaire du fonctionnement de la langue qu’on peut penser que le masculin grammatical renvoie systématiquement à des hommes », abondent Anne Dister, professeure de linguistique, Dominique Lafontaine, professeure en sciences de l’éducation, et Marie-Louise Moreau, professeure émérite à l’Université, dans une publication titrée « Faut-il enseigner l’écriture inclusive à l’école ? ».

« Je m’efforce, au quotidien, d’utiliser la double flexion en classe, c’est-à-dire d’employer à la fois le féminin et le masculin d’un mot », rapporte pourtant Marie*, professeure des écoles, qui met un point d’honneur à mentionner dans ses cours d’Histoire les « hommes et les femmes préhistoriques ». « Si l’on désigne un groupe mixte sous le seul masculin, les enfants s’étonneront que les filles/femmes du groupe ne soient pas nommées et trouveront même cela injuste », assure-t-elle.

Une langue mouvante

Les enfants, délibérément « inclusifs » ou clients, malgré eux, des lubies de leurs professeurs ? Pour Kevin Bossuet, professeur d’histoire, auteur d’une tribune titrée « L’écriture inclusive n’a rien à faire à l’école », la réponse est sans appel : « Elle est purement et simplement un acte militant d’adultes que les enfants et les adolescents n’ont pas à subir […] les professeurs qui décident de l’utiliser en classe et de l’enseigner violent incontestablement leur devoir de neutralité et prennent leurs élèves pour des cobayes. »

« Mais la langue vit, elle est mouvante. Il n’existe pas de langue pure, normée, que l’on chercherait à déformer », fait valoir Claire, la professeure de français, partageant l’un des arguments phares des tenants de l’écriture inclusive. Reste qu’« une langue procède d’une combinaison séculaire de l’Histoire et de la pratique, ce que Lévi-Strauss et Dumézil définissaient comme “un équilibre subtil né de l’usage” », exprime la secrétaire perpétuelle de l’Académie française Hélène Carrère d’Encausse, mentionnée dans la circulaire du 5 mai. Or « les promoteurs de l’écriture inclusive violentent les rythmes d’évolution du langage selon une injonction brutale, arbitraire et non concertée, qui méconnaît l’écologie du verbe », ajoute-t-elle.

« L’apanage d’une élite » ?

D’autant que « les modifications proposées sont loin d’être stabilisées et qu’elles entrent en conflit avec les normes ordinaires », soulignent les trois auteurs de la publication « Faut-il enseigner l’écriture inclusive à l’école ? ». « Déconstruire la langue, pourquoi pas, mais après l’avoir apprise, exprime quant à lui Pierre Favre du SNE. Car il est des constats pratiques qui ne s’inscrivent dans aucune idéologie. » Autant d’«écueils artificiels», comme les qualifie le ministère de l’Éducation dans sa circulaire, « d’autant plus inopportuns lorsqu’ils viennent entraver les efforts des élèves présentant des troubles d’apprentissage ».

« Si on sait qu’une proportion importante d’enfants maîtrise mal les accords orthographiques en genre et nombre à l’entrée dans le secondaire, on peut pressentir que les nouvelles formes seront moins libératrices que génératrices de difficultés accrues, et donc d’exclusion », abondent les trois professeures. Aussi, « les procédés qui permettent de contourner le masculin […] ne sont souvent pas à la portée du plus grand nombre. [Et] pourraient devenir l’apanage d’une élite », expriment-elles. Dès lors, « le projet démocratique se heurte à un autre objectif tout aussi démocratique : assurer un accès égal de tous, femmes et hommes, petites filles et petits garçons, à la pratique de la langue ». Une langue commune, donc inclusive.

Mon père était « instit », mon grand-père directeur d’école, mon arrière grand-père lui aussi directeur d’école , tous passés par l’école normale ».

Pas un n’aurait imaginé de ne pas appliquer à la lettre le programme scolaire, ni même de « l’adapter ». L’inspecteur d’académie aurait pris une sanction rapide, efficace et indiscutable: DEHORS.

Il y a des petites « choses » comme celle là qui manquent aujourd’hui et, du coup tout le monde a raison et fait ce qu’il veut.

Dommage pour nos enfants !

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