Rire…???

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Mon papier pas bien méchant sur les lubies anti-aéroclubs des écolos, il y a quelques semaines, m’a valu un abondant courrier que l’on peut résumer ainsi: une moitié de mes correspondants a ri et me signale de stupéfiantes anecdotes que je devrais inclure dans de futures chroniques, l’autre moitié s’énerve et déplore ma superficialité, pire: mon inconscience. Ils admettent parfois des erreurs – ramenées à d’excusables maladresses – dans la « communication » des élus écologistes. Mais, à part ces broutilles, ils sont convaincus que la raison est de leur côté et ils aimeraient que j’arrête mes plaisanteries; nous sommes dans l’antichambre de la catastrophe et il est malvenu de s’esclaffer quand l’avenir de l’humanité est en jeu.

Dire à un tempérament rieur qu’il faut respecter la catastrophe, c’est tout ignorer des mécanismes du comique. Bien sûr que l’on peut rire des catastrophes: on rit des désastres, on rit de la mort. Cela ne signifie nullement que l’on y est insensible ou que l’on a l’intention de contribuer à les provoquer. Toute la littérature occidentale illustre ce décalage entre la tragédie immanente et les pauvres moyens humains de l’esquiver ou de la narguer.

Le récit comique, la blague plus ou moins appuyée, sont un des moyens de survivre. Les désopilantes histoires juives ont vu le jour dans les shtetls d’Europe centrale, où la vie n’était pas particulièrement tranquille. Tous les peuples opprimés par les dictatures en savent quelque chose : la violence, la bureaucratie, la perversité se combattent avec les moyens du bord. Ces moyens se servent de toutes les armes de l’ironie – de la satire la plus vulgaire à l’humour le plus fin. Ce sont de salutaires armes low cost.

Le seul domaine imperméable au rire est le fanatisme. Là le rideau de fer tombe. Tout se ferme. On se barricade. La légèreté devient un crime de lèse-majesté ou de blasphème, un sourire est assimilé à un manque de respect, une blague à une attaque frontale. Cela va vite ensuite; on est prié d’arrêter de sautiller, de chantonner; le sérieux devient la règle. Or se moquer des vertus est une des joies de la vie, ni plus ni moins que se moquer des vices. L’avarice d’Harpagon nous fait rire aux éclats, mais on ne se retient pas non plus devant l’inflexible probité d’Alceste. Le pingre et l’honnête homme sont à la même enseigne. Oui, il existe encore un territoire fragile où il est permis de s’ébrouer en liberté.

Le rire toutefois est incompatible avec l’émotion sincère. Si vous ressentez une sympathie profonde pour un être, si vous avez de la compassion pour ses malheurs, le comique ne peut se déclencher. Bergson a très bien expliqué cela (Le Rire, chapitre III). Ainsi ce don humain ne peut s’épanouir que par une opération de l’intelligence qui « bloque » la sensibilité. La fige pour quelques instants en se concentrant sur les incongruités de l’existence. C’est alors que notre attention distraite peut être réveillée par la vision de l’absurdité. C’est alors qu’on rit.

Tout cela pour revenir à un constat: nous vivons une époque où les émotions sont reines. Indignation, fureur, colère, balayent tout et s’expriment sans filtre. On semble donc bien partis pour voir se réduire nos aires de jeu et de rigolades. Bientôt, l’obsession morale et le sectarisme nous auront encerclés. Le rire est sans doute le propre de l’homme, mais il n’est pas éternel. Il semble naître et se développer avec l’art et la civilisation occidentale. Milan Kundera (dans Les Testaments trahis) a exprimé avec fatalisme ses craintes pour l’avenir. Il se pourrait que notre futur soit incertain et troublé, parce que l’humour « n’est pas là depuis toujours, il n’est pas là pour toujours non plus ».

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