Morgue pleine.

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Parmi les nombreux supplices que l’homme s’invente, il y a la mémoire. Elle change, elle a ses lubies, ses modes même, mais elle ne disparaît jamais. Et elle demande sans cesse des comptes. En ce moment, elle se pique volontiers d’indigénisme. Il y a vingt ans, personne n’y songeait. Dans vingt ans, on sera passé à autre chose mais, ces temps-ci, on ne parle que de ça.

Du coup, l’Élysée tend l’oreille. Résultat: comme nous tous, le président et ses troupes apprennent vitesse grand V à parler décolonial sans accent. Épidémie ou pas, ils travaillent leur histoire de France du temps de l’empire colonial. Un chef d’État, c’est un peu comme un directeur de conscience à l’ancienne: il doit chatouiller l’âme de son peuple pour que tous prient au même autel. Objet de ce bel effort collectif: rétablir le dialogue avec des pages de notre passé un peu trop délaissées. Un seul mot : bravo. Il faut qu’un pays ressemble à tous ses habitants. Et les autorités françaises » (j’adore cette formule) de faire un gros effort pour donner des couleurs aux noms propres des rues nouvelles ou des bâtiments récents. Seul petit ennui: on tombe sans arrêt sur les mêmes ossements, Mandela, Martin Luther King et deux ou trois autres écrasent la concurrence.

D’où une idée géniale: charger une commission (un autre de nos termes creux adorés) de dresser une liste de noms qu’on enverra à tous les maires de France – ces pauvres ânes bien incapables de baptiser tout seuls leur stade, leur nouvelle médiathèque ou leur prochaine piscine. Une mission d’importance capitale: il s’agit de nous réconcilier avec nous-mêmes. Rien que ça. Malgré son nom un peu hérétique en ces matières, carte blanche a été donnée à Pascal Blanchard. C’est un historien formé à la Sorbonne. La colonisation, la décolonisation, l’immigration sont ses marottes. Il est un peu flashy pour faire impression, il a travaillé sur les zoos humains où on exhibait des Africains en Europe et il s’est penché sur les joueurs de foot afro-antillais ou océaniens en équipe de France.

Qu’importe: il sait de quoi il parle. Ses phrases décoiffent tant il s’exprime vite mais, en effet, dans son rayon, c’est le meilleur. Personne ne peut nier qu’il est assermenté auprès de la nouvelle foi.

Comme d’habitude à l’université, de mauvais coucheurs le chicanent sur ses diplômes. On n’a jamais le sang académique assez bleu. Mais, en l’occurrence, en deux mois, il a rendu sa copie. Nos pauvres élus ignorants comme des chèvres ont donc reçu une liste de 318 noms (dont une centaine de vivants) de personnes exceptionnelles venues d’outre-mer, des colonies ou par immigration. Hommes et femmes, des scientifiques, des sportifs, des militaires, des écrivains, des résistants… Le premier Noir entré à Polytechnique, le premier député antillais élu à l’Assemblée nationale de 1792, la première psychanalyste africaine, le champion olympique du marathon à Amsterdam en 1928, le premier Vietnamien engagé dans l’aviation de chasse pendant la Première Guerre mondiale… Un vrai bric-à-brac où tout le monde trouve son bonheur. Que les éditeurs se jettent sur cette liste. Ces histoires sont aussi romanesques qu’exemplaires. Chacune d’elles est un vrai roman et, réunies ensemble, on y découvre toutes les teintes et toutes les couleurs qui font de la France un nuancier presque unique au monde. Évidemment, des esprits supérieurs vont persifler: agités d’une main ferme par le précieux shaker du vivre ensemble, ces extraits de tiers-mondisme, ces essences de terre d’accueil et ces pincées de départementalisme exotique donnent à l’arrivée un sublime aggloméré de bien-pensance.

Sincèrement, on aurait pu jeter quelques loups dans cette bergerie. Tout est trop beau: quand on parcourt ces noms, on se dit que, vraiment, la France est ce qui se fait de mieux. Cette liste n’a qu’un défaut: son origine.

Demain, l’Élysée va-t-il aussi envoyer des recettes recommandées pour les repas municipaux, des listes de livres à acheter en bibliothèque… Contrairement à ce qu’on semble penser en altitude, la province ne se fait pas encore de nœuds dans la tête pour trouver un nom de stade. Et ils ont mille autres sources d’inspiration que la diversité qui agite tant les hautes sphères. Les archéologies régionales sont aussi riches que méprisées. Décidément, le jacobinisme ne désarme pas comme tous les porte-parole, il ne parle pas en notre nom mais à notre place. Et il ne nous reste qu’à marcher au pas de loi.

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