« Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent… »

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Les anarchistes. « Y en a pas un sur cent et pourtant ils existent », chantait Léo Ferré en 1969. Dans cette France d’alors en quête d’ordre, le môme de Monaco célèbre le drapeau noir et sa sombre armée de soldats à « l’âme toute rongée par des foutues idées ». Avec 1 %, ils existent, les anars – et sans doute ne mourront-ils jamais grâce aux couplets de Ferré – mais, à l’époque, ils s’inclinent devant le fait majoritaire et mettent « en berne » leur étendard, faute de troupes, faute de voix. Léo connaissait sa mathématique démocratique: face aux 99%, la marge doit rester à sa place. À la marge. En 1969, mais plus aujourd’hui. Une sorte de « minoritarisme » éclairé vise tout simplement à mater la majorité.

Portés par un courant venu des Etats-Unis, une poignée d’activistes s’emploient à défendre les droits des minorités, le plus souvent de race, de genre ou d’orientation sexuelle. Ces « woke » à la française – littéralement « éveillés » à toutes les injustices-ne pèsent pas bien lourd mais prennent la pleine lumière à travers les réseaux sociaux. Y en a pas un sur dix mille et pourtant ils dominent. Par l’intimidation et la menace, cette minorité dite « progressiste » entend tirer des millions de Français de leur sommeil patriarcal, raciste, machiste, islamophobe, homophobe… Le plus souvent par tweet, ils s’offusquent sans relâche, s’offensent à tout propos, jouent les redresseurs de torts, et les « contrevenants » font amende honorable. L’exemple le plus récent: le tollé provoqué par un message d’Évian. La célèbre marque félicitait les buveurs d’eau le 13 avril… le premier jour du jeûne pour les musulmans. Quelques tweets accusateurs, et la marque présenta ses plates excuses. Un rapide coup d’œil sur l’historique du « bad buzz » en dit long sur le miroir grossissant de ce cyberactivisme ultraminoritaire: le tweet à l’origine de la polémique sera « liké » par un cœur en guise d’approbation environ 6000 fois. En regard des Français inscrits sur ce réseau social (4,8 millions), le « taux de remontrance » ne dépasse pas 0,125%. Et à première vue, les nombreux commentaires de soutien à la marque d’eau minérale font contrepoids et suffiraient à neutraliser l’offensive. Mais l’intimidation minoritaire fonctionne. Chaque jour, la liste des victimes s’allonge. Point besoin ici d’en faire état. Une seule question se pose: combien de temps le « wokisme » peut-il encore durer?

Longtemps, laisse penser, dans le Figaro, le sociologue Philippe d’Iribarne. Très longtemps, même. L’Occident aspire depuis les Lumières à l’égalité et la réclame en tout point. Le rêve communiste d’égalité sociale portée par l’avant-garde éclairée du prolétariat (une minorité finalement) persévéra soixante-dix ans. À ce compte-là, le délire woke et décolonial, nouvelle utopie égalitaire mais genrée et racialiste, se maintiendrait-il donc jusqu’en 2091 ? Sûrement pas.

La pensée woke contient en elle-même le germe de sa destruction. Ces minorités agissantes se disloquent et se fragmentent au fil de leur combat. Des féministes s’opposent désormais à la présence de transgenres-plus précisément des transactivistes dans leurs réunions sous prétexte de ne pas posséder les attributs naturels adéquats. Ici, des manifestations excluent les hommes, là, des rassemblements proscrivent les Blancs pour se constituer des « safe spaces ». Des espaces protégés: expression savoureuse qui bouche leur horizon politique. À force de vouloir rencontrer strictement leurs semblables, ils finiront par ne plus se réunir. De degré en degré, d’exclusions en exclusions, l’obsession identitaire se réduit à la préoccupation de soi-même. Dans le monde vivant, la division des cellules leur permet de se multiplier presque à l’infini. Pas dans l’univers woke, où le fractionnement tend vers zéro. Le terme assez édifiant de « cancel culture » – par la dénonciation des pratiques discriminatoires passées – place d’ailleurs au cœur de leur logique l’idée même d’annulation. Et peut-être inconsciemment, de leur propre annulation. Même les plus ouverts aux thèses « néoprogressistes » se sentirent un peu gênés aux entournures quand ils virent quelques activistes refuser de voir traduire la poétesse noire Amanda Gorman par une traductrice néerlandaise à la peau blanche, laquelle finit par renoncer. Vieille loi politico-mathématique: l’essentialisation soustrait, l’universalisme additionne. Les trotskistes, eux aussi minoritaires, comptaient en bons lecteurs de Marx, sur la force des masses et, en bons tacticiens, sur la stratégie d’entrisme. Minoritaires, ils rêvaient de majorité et se hissèrent en haut de l’affiche médiatique, politique, intellectuelle et économique.

Les woke, eux, pratiquent le « sortisme », emportés par une dynamique mortifère de pureté. D’un certain point de vue, ils se rapprochent du Robespierre des derniers mois, quand, sous la pression inouïe des événements, l’Incorruptible finit par étendre la liste des suspects à presque tous les bancs de la Convention. Le jeune député de l’Artois commença sa longue marche démocratique avec, comme horizon, la volonté générale de son cher Rousseau, et, ivre de vertu, termina avec, comme seul compagnon de route, un individu imaginaire, l’Être suprême. Passer du pluriel au singulier condamne forcément à l’échec. Le culte du woke suprême finira par ne rassembler que quelques fidèles. Quand leur intimidation ne fonctionnera plus, ils essuieront d’abord de vives critiques, puis ils feront rire, et les prétendus « éveillés » s’endormiront.

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