Les pompes à fric…

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Elles se mêlent au trafic comme d’innocentes berlines. Mieux vaut pourtant se méfier de ces Renault Mégane, Peugeot 308 et autres Dacia Sandero : elles sont redoutables. À leur bord, un équipement très sophistiqué avec un radar automatique, capable de relever en toute discrétion les excès de vitesse des véhicules qui croisent leur chemin. Au volant, un simple chauffeur, dont l’unique mission est de sillonner plusieurs centaines de kilomètres par jour.

Des « mitraillettes à PV » très discrètes.

Après de premiers tests menés depuis 2018 en Normandie avec quelques véhicules, ces voitures, baptisées «mitraillettes à PV» par leurs détracteurs, seront plus de 200 d’ici à la fin de l’année à circuler dans huit régions. Avant bien sûr de se généraliser partout en France, avec 450 voitures en tout d’ici 2023. En confiant le volant de ces engins verbalisateurs à des conducteurs privés plutôt qu’aux forces de l’ordre, la Sécurité routière poursuit un double objectif : permettre aux gendarmes et policiers de se consacrer à d’autres missions comme les contrôles d’alcoolémie ou l’usage du téléphone au volant.

Mais aussi et surtout, alors que les cabines radars fixes sont de plus en plus souvent vandalisées, instiller dans la tête de chaque conducteur la crainte d’être verbalisé n’importe où et n’importe quand. Pour Chantal Perrichon, présidente de la Ligue contre la violence routière, « ce système est la meilleure arme à déployer aujourd’hui pour contraindre celles et ceux qui ne respectent pas le Code de la route à le faire ». Elle enjoint même aux pouvoirs publics d’accélérer la cadence et de généraliser au plus vite ces appareils embarqués à l’ensemble du territoire. Les défenseurs des usagers de la route sont, eux, vent debout. « Quand un automobiliste commet un excès de vitesse, il faut l’arrêter, le sanctionner et faire de la prévention, soutient Pierre Chasseray, délégué général de l’association 40 Millions d’automobilistes. Avec des radars embarqués, on ne fait que du chiffre, on le laisse filer sans autre procès.»

La privatisation de la verbalisation lui reste également en travers de la gorge. « Quand il manque des correcteurs pour le bac, on fait appel à des enseignants, pas à Monsieur Tout-le-Monde ou à mon beau-frère qui n’a jamais enseigné! Laissons les professionnels, gendarmes ou policiers, s’occuper du contrôle de la vitesse sur nos routes ! » Les associations d’automobilistes craignent surtout une avalanche de PV. Selon la Ligue de défense des conducteurs, si l’objectif de 450 véhicules banalisés est atteint, près de 53 millions d’amendes pourraient tomber tous les ans.

Certains élus contre-attaquent.

« C’est quatre fois plus que ce que font actuellement les radars embarqués des voitures des forces de l’ordre », calcule Alexandra Legendre, porte-parole de l’association. «Nous faisons confiance au privé pour verbaliser, explique Pierre Cordier, député (LR) des Ardennes. Mais les chauffeurs n’ont aucun moyen d’intervenir dans une situation dangereuse, d’intercepter un chauffard qui roule à très grande vitesse. N’ayons pas peur des mots : c’est une pompe à fric.»

L’élu a cosigné avec une quarantaine de collègues de l’Assemblée nationale une proposition de loi visant à rendre ces véhicules visibles, que ce soit avec une bande jaune fluo, un gyrophare ou un mouchard les faisant apparaître sur des applications de navigation routière. Pas sûr que cela suffise à calmer les esprits.

1. Combien de voitures, dans quelles zones ?

Après des premiers tests réalisés en Normandie en 2018 puis une expérimentation prolongée en Bretagne, le programme de déploiement concerne désormais sept régions en France : un peu plus de 200 véhicules (226 précisément, si on se réfère aux appels d’offres remportés par les différentes sociétés opératrices) doivent sillonner d’ici à la fin de cette année les routes de Normandie, des Pays de la Loire, de Bretagne, du Centre-Val de Loire, du Grand-Est, de Bourgogne – Franche-Comté des Hauts-de-France et de la Nouvelle-Aquitaine.

2. Quelles routes sont contrôlées et à quelle fréquence ?

Départementales, nationales ou autoroutes : les voitures sont programmées pour rouler sur toutes les voies de circulation six heures par jour, sept jours sur sept (jours fériés inclus), de jour comme de nuit. Chaque conducteur à bord d’un véhicule suit sur l’écran de son navigateur GPS un trajet quotidien de plusieurs centaines de kilomètres décidé par les forces de l’ordre locales sous l’autorité de la préfecture. Il n’a pas la main sur le système radar et n’intervient jamais sur l’appareil qui fonctionne en toute autonomie. Le radar embarqué flashe en prenant en compte une marge technique de 10 km/h pour les vitesses inférieures à 100 km/h (contre seulement 5 km/h pour les cabines fixes) et de 10 % au-delà (contre 5 %). Un PV est donc émis en cas de vitesse contrôlée à partir de 61 km/h en agglomération (avec la limite à 50) et à partir de 143 km/h sur autoroute.

3. Les voitures utilisées sont-elles repérables ?

Difficilement, et c’est une de leurs grandes forces. Les modèles utilisés sont des berlines très classiques (Peugeot 308, Dacia Sandero, Ford Focus, Volkswagen Passat, Seat Leon ou encore Skoda Octavia, parmi les véhicules déjà en circulation) qui passent quasiment inaperçues dans le trafic. Autre élément qui assure leur discrétion, le système radar utilise une technologie infrarouge qui permet de se passer d’un flash lumineux à chaque déclenchement. Impossible donc pour les automobilistes d’en prévenir d’autres en repérant le flash caractéristique des cabines. Seule la présence, sur le tableau de bord et sur la plage arrière, des imposants appareils de contrôle peut constituer un indice qui trahit l’identité d’une voiture à radar embarqué.

4. Comment les entreprises chargées des contrôles sont-elles rémunérées ?

La Sécurité routière assure qu’« il n’y a aucune crainte à avoir sur une forme de rendement » car « les entreprises ont une rétribution fixe ». Le mode de rémunération de ces sociétés privées ne dépend donc pas du nombre de PV dressés et de leur performance en la matière, mais plutôt du respect des parcours et du nombre de kilomètres à parcourir fixé par les autorités.

5. Qui sont les chauffeurs ?

Ce sont des particuliers, recrutés sur petites annonces par les sociétés qui ont décroché les marchés. Il est d’ailleurs actuellement possible de postuler, sur le site de Mobiom, une filiale de Challancin Accueil et Services, pour des emplois de conducteurs rémunérés 1 400 € net par mois dans les secteurs de Langres, Thionville (Grand-Est) ou à Évreux ou L’Aigle (Normandie). Les profils recherchés sont des titulaires du permis avec au moins 10 points, au casier judiciaire vierge avec « idéalement une expérience dans le domaine de la conduite (auto-école, ambulancier, transporteur…), dans le domaine de la sécurité ou du maintien de l’ordre (policier ou gendarme à la retraite) »

6. Le matériel utilisé pour le contrôle est-il le même que ceux sur le bord des routes ?

Pas tout à fait. Le radar embarqué est un modèle de nouvelle génération. Outre son système de flash à infra-rouge et sa capacité à contrôler la vitesse d’un véhicule alors qu’il est lui-même en déplacement, le modèle utilisé est couplé avec un système GPS qui le calibre automatiquement, par positionnement par satellite mais aussi par un jeu de caméras placées à l’avant et à l’arrière du véhicule et capable d’identifier par reconnaissance d’image les panneaux de limitation de vitesse croisés en chemin.

7. Comment contester une amende dressée par une voiture privée ?

De la même manière que celles que l’on reçoit par courrier quelques semaines après une infraction constatée par une cabine automatique. À faire dans les quarante-cinq jours suivant la réception de l’avis en remplissant le formulaire de contestation ou de demande d’exonération, à transmettre, par Internet ou voie postale, à l’Agence nationale de traitement automatisé des infractions (Antai). Comme les PV dits « à la volée », constatés de visu par un agent des forces de l’ordre sans interpellation, les amendes des radars embarqués, du fait de la discrétion des voitures banalisées utilisées, risquent d’être davantage soumises à contestation par les personnes mises en cause, surprises d’avoir été flashées sans s’en être rendu compte.

8. Où va l’argent des amendes et qui contrôle le bon fonctionnement de ces radars ?

Comme toutes les amendes de circulation routière, les recettes engendrées sont réparties entre divers organismes (pour financer l’entretien, l’achat de nouveaux radars et d’infrastructures routières), les collectivités locales et l’État. L’homologation des appareils et la vérification périodique de leur fonctionnement sont, quant à elles, confiées, comme pour les cabines fixes, au Laboratoire national de métrologie et d’essais (LNE) dépendant du ministère de l’Industrie.

Des flasheurs embarqués dans la voiture familiale de Monsieur Tout-le-Monde ou de la petite citadine girly : «Chez Coyote, l’onglet zone à risque en mouvement existe depuis le début, il peut servir à signaler les voitures de gendarmes comme les radars dans des véhicules banalisés, indique Fabien Pierlot, le fondateur de Coyote. Bien sûr, ces véhicules sont moins évidents à repérer, mais ils circulent toujours sur les mêmes axes désignés comme accidentogènes, surtout des nationales. À force, nos utilisateurs finissent par les reconnaître. Les signalements sont fréquents, ce qui rend les conducteurs de notre communauté plus prudents. »

Chez la concurrence, pas de bouton pour identifier ce type précis de contrôle de la vitesse, mais rien n’empêche de signaler un « danger ». « Techniquement, les utilisateurs peuvent marquer sur nos cartes la position des radars dits mobiles, les gendarmes en bordure de route avec leurs jumelles, mais pas les radars embarqués car, par principe, ils se déplacent », explique Vincent Martinier, directeur marketing pour l’Europe chez TomTom. Il insiste : « Autant que possible, nous préférons inciter à respecter les règles qu’à trouver des moyens de les contourner. »

Également contacté, Waze se contente d’indiquer que l’entreprise « respecte la réglementation en vigueur ». L’achat d’un avertisseur capable de capter les ondes émises par ces flasheurs furtifs vous tente ? Mauvaise idée. Utiliser ou même posséder ce type de détecteur expose à un retrait de 6 points,1500 € d’amende et une suspension du permis pour trois ans.

Certains sites antiradars et groupes Facebook publient des photos des voitures lambda qui dissimulent des radars. « Je ne vois pas ce qui interdit de signaler que la Clio Bordeaux qui circule dans l’Aveyron est un radar mobile banalisé, ni même de divulguer son numéro d’immatriculation, répond Me Iosca, avocat spécialiste du droit routier. À condition de ne pas donner le nom ou l’adresse du chauffeur. »

En 2014, un procureur de la République avait tenté de faire condamner un groupe Facebook aveyronnais. Après de multiples rebondissements, la Cour de cassation avait fini par trancher : c’est légal.

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