Proust …

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Il y a quatre ans, un très court fragment de film amateur, tourné en 1904 sur les marches de la Madeleine, lors d’un mariage de l’aristocratie parisienne, suscitait articles émus et quelques controverses. À la 37e seconde, on pouvait voir sur les images sautillantes un jeune homme en chapeau melon et pardessus gris perle dévalant l’escalier de l’église et se faufilant pour dépasser les couples du cortège.

Des spécialistes reconnaissaient dans cette apparition fugitive un semi-inconnu de 33 ans, auteur à l’époque d’un recueil de textes courts et d’articles: Marcel Proust.

Il ne nous aura pas laissé longtemps sans nouvelles ce jeune dandy et c’est aujourd’hui, grâce à un magnifique travail d’édition, qu’il fait à nouveau parler de lui : Les Soixante-Quinze Feuillets (Gallimard), écrits en 1907-1908, qui constituent le manuscrit le plus ancien d’À la recherche du temps perdu. On en connaissait l’existence, mais ils avaient trop longtemps dormi dans des archives privées.

Si j’en parle dans cette chronique, c’est parce que cette édition savante, destinée a priori aux érudits ou aux passionnés, pourrait intéresser tous les amateurs de création littéraire. Sur moi, ces pages ont produit un choc de connaissance. J’ai eu l’impression de percer un mystère. Le narrateur est déjà là, il commence à raconter. Les lieux sont en place, il n’en changera pas. Certains personnages se présentent, ils entrent l’un après l’autre sur la scène grandiose et mouvante du roman futur. Mais on hésite à qualifier ces feuillets de brouillons; c’est autre chose: un matériau déjà affiné mais non encore utilisé de la bonne manière. L’auteur offre des éclats de souvenirs « pour de vrai ». Les noms appartiennent à la réalité, celui qui dit        « je  » est encore celui qui porte le nom de Marcel. La matière n’est pas encore transformée, le glissement vers le roman n’est pas advenu, et, surtout, l’auteur n’a pas encore trouvé la clé de la « mémoire involontaire ». Celle qui lui permettra de creuser dans les sensations enfouies, de creuser sans trêve jusqu’à provoquer le jaillissement de l’œuvre.

Bref, ce n’est pas l’ébauche du commencement, c’est une route explorée et abandonnée. Dans sa préface Jean-Yves Tadié pose la bonne question : « Qu’y avait-il dans ces soixante-quinze feuillets, de si bien pour qu’il les écrive, de si mal pour qu’il les abandonne ? » Ces pages seront reprises et densifiées jusqu’à ce que Proust réorganise les images de sa vie, se sente libre de puiser dans ses souvenirs sans passer par l’intelligence ou la stricte vérité. Cinq ans plus tard, le roman donnera la parole à des personnages composés de caractères multiples, mélangera les sources, changera les lumières, laissera parler la conscience. L’écrivain a compris qu’une mémoire respectueuse des faits documente certes le passé, mais qu’une mémoire transmise par les sens et les rêves permet, elle, de faire revivre ce même passé.

Ce qui émeut aussi dans ce livre, c’est qu’on comprend l’immensité du travail à venir et la sidérante ambition du projet. Il ne reste plus beaucoup d’années à vivre pour celui qui quittait en courant le mariage mondain d’un ami. En 1922 il achèvera son œuvre et il mourra.

Mauriac racontera la petite foule des jeunes gens présents à l’enterrement, il dira le chagrin et l’admiration de ceux qui l’avaient connu. Il sera le premier à faire le rapprochement avec Balzac et La Comédie humaine : « Ils ont été tous les deux tués par ces deux œuvres qui, l’une et l’autre, ont un caractère monstrueux. » A 51 ans, l’un et l’autre. Mauriac rapportera aussi le mot de Barrès étonné : « Mais Proust, Marcel Proust, c’était notre jeune homme. »

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