Triste…et commun…habituel…

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J’ai comblé un retard culturel considérable en regardant pour la première fois Le Voleur de bicyclette de Vittorio de Sica. Son titre m’était si familier que je pensais l’avoir vu de fait ; il n’en était rien. Sorti en 1948, le film emblématique du néoréalisme raconte la mésaventure de Ricci, jeune prolétaire qui s’endette afin d’acheter une bicyclette, outil nécessaire pour devenir poseur d’affiches Sur son vélo, Ricci regagne sa fierté. Celle du travailleur, et de l’homme indépendant qui n’a plus besoin de s’agglutiner dans l’autobus pour rejoindre son logement. Il gagne sa vie, il roule. Et quelle n’est pas la joie de Bruno, son fils, quand son père le dépose au travail chaque matin à bicyclette. La suite, hélas, tient dans le titre du film. Ricci se fait voler la bicyclette et perd son travail. Avec le petit Bruno, il erre dans Rome à la recherche du voleur.

Qui s’est déjà fait voler sa bicyclette connaît le sentiment d’injustice qui habite le pauvre Ricci, son impuissance. Et le terrible décalage entre la banalité de l’acte et sa portée sentimentale. La disparition d’un vélo est vexante. Car il arrive qu’on crée une relation intime avec sa bicyclette. Elle supporte nos efforts, elle nous accompagne matin et soir, elle nous porte au travail, à la maison, chez l’être aimé. La savoir entre les mains d’un inconnu, trafiquée, revendue, banalisée, est un vrai déchirement. Chez un enfant, le vol de bicyclette appartient à la prise de conscience progressive de l’existence du mal.

Il paraît qu’en France quelque 400 000 bicyclettes disparaissent chaque année. Je m’en suis fait chiper trois en trente ans, dont le joli Bianchi vert anis qui m’avait conduit de Paris à Munich par les routes secondaires, une semaine d’hiver. Mais la perte la plus douloureuse fut sans doute celle d’un VTT offert à Noël et dérobé à Rouen devant l’appartement de mes grands-parents en 2003. Le soir même, je me souviens, le PSG s’inclinait en finale de Coupe de France (1-2) contre Auxerre. Après le match, je m’étais isolé pour pleurer dans le jardin, maudissant cette journée noire. Avec le vol d’un vélo et la défaite du PSG, le monde d’un garçon de 11 ans s’écroulait. Plus accablant encore fut le regard de ma mère, ses yeux plus tristes que ma tristesse. Je l’imaginais en train de choisir le vélo chez Décathlon parmi tous ces gens, sans rien connaître, se laisser guider par un vendeur. Je la voyais en train d’installer courageusement le vélo dans le coffre de la voiture. Tout ce temps donné pour son fils.

ENZO STAIOLA Bruno dans le film.

Alors les voleurs doivent savoir que ce n’est pas une bicyclette qu’ils dérobent. C’est le métier de Ricci, la fierté d’un enfant, ses souvenirs, le plaisir d’offrir. Ce samedi-là, à Rouen, le malfaiteur n’avait pas seulement chipé le VTT d’un garçon. Il avait mis dans les yeux de ma mère une lumière triste qui me bouleverse chaque fois que je la retrouve. Il avait dérobé sa joie. Le voleur de bicyclette avait offensé ma mère.

(*) Pierre Adrian est écrivain. Dernier ouvrage paru :  » les bons garçons » aux éditions des Équateurs.

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