Le wokisme, une idéologie atomisée.

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Selon le chercheur Éric Kaufmann, le progressisme « woke » est fondamentalement instable du fait de l’absence de hiérarchie pour contrôler ses penchants extrêmes.

Manifestation contre la loi de sécurité globale, à Paris, le 28 novembre 2020.

Fin février, l’Ifop réalisait pour L’Express un sondage sur la notoriété et l’adhésion aux thèses de la pensée « woke ». Un millier de personnes, représentatives de la population française, allaient ainsi être interrogées sur leur familiarité avec le « racisme systémique », le « privilège blanc », la « cancel culture », l’« écriture inclusive » et autres concepts prisés par un nouveau type d’activistes germant sur les frontières toujours plus poreuses entre monde universitaire et gauche extrême. La principale conclusion de cette enquête ? Que le wokisme est aujourd’hui inconnu d’une large majorité de Français, preuve que le mouvement est encore relativement microscopique dans notre pays.

Aux États-Unis, son développement est bien plus avancé et les commentateurs sont même nombreux à dater son irruption dans la vie culturelle de tout un chacun au mois d’août 2014, avec la mort de Michael Brown, Noir tué par un policier blanc à Ferguson, dans le Missouri. Un événement qui donnera lieu à plusieurs jours d’émeutes et de pillages, et poussera le mouvement Black Lives Matter sur le devant de la scène. Six longues années qui offrent à Éric Kaufmann, politologue canadien et professeur de sciences politiques au Birkbeck College de l’université de Londres, le recul suffisant pour dresser une sociologie du wokisme et le définir comme une idéologie progressiste décentrée, poussée vers le fondamentalisme par ses fers de lance. À ce titre, le wokisme tient autant du mouvement politique que du phénomène religieux, raison pour laquelle Kaufmann voit dans sa désacralisation une route vers sa domestication, si ce n’est son annihilation.

Mais, concernant cette issue, Kaufmann ne déborde pas d’optimisme. Comme il le détaille dans son article, la structure décentrée de l’identité libérale fait qu’elle ressemble davantage aux religions schismatiques atomisées que sont le protestantisme et l’islam, et bien moins aux religions centralisées comme le catholicisme. Et l’absence de clergé établi fait du wokisme une idéologie encore plus instable que le protestantisme ou l’islam : sans contrôle interne, les risques de voir son radicalisme partir en roue libre sont des plus élevés.

Minorités à protéger et majorité prédatrice.

Contrairement à d’autres qui assimilent le wokisme à une métamorphose du marxisme, Kaufmann fait plonger ses racines non pas dans le socialisme, mais dans la pensée libérale. Plus précisément, dans le libéralisme qui, à partir du XIXe siècle, fera germer la gauche moderne par sa fixation sur un binarisme émotionnel faisant des minorités un élément éternellement positif d’une société, et les majorités une composante éternellement négative. Des minorités considérées comme des enfants hyperfragiles qu’il convient de protéger de tous les maux, qu’importe qu’ils soient anodins ou imaginaires. À l’inverse, la majorité est honnie, haïe et redoutée, et dépeinte comme un prédateur vicieux dont il faut constamment se méfier et qu’il est nécessaire d’attaquer sans scrupule. Kaufmann y voit même l’essence de « l’identité libérale », dont l’histoire se caractérise par une accentuation toujours plus forte de ce dualisme affectif. Dernier héritier en date, le wokisme réduit les minorités aux « catégories totémiques » que sont la race, le genre et la sexualité, et cela, non pas parce qu’elles sont les marques universelles des personnes les plus défavorisées mais plutôt du fait de leur « potentiel politico-symbolique ».

De fait, toutes les minorités ne sont pas logées à la même enseigne lorsqu’il s’agit de susciter la commisération de la gauche moderne. Pour cela, il faut que la petite part démographique soit vue comme impuissante et défavorisée. Comme le précise Kaufmann, taper sur les mormons ou les chrétiens évangéliques ne pose aucun problème aux wokes. Idem pour les juifs, perçus comme blancs et riches. Le traitement réservé à l’antisémitisme est même paradigmatique de ce deux poids deux mesures et de ses lourdes assises idéologiques : il fait hurler lorsqu’il vient de l’extrême droite et est à peine remarqué lorsqu’il gangrène l’extrême gauche. De même, qu’importe que la part des Blancs dans la population américaine ne cesse de baisser, Kaufmann estime qu’ils bénéficieront longtemps du « privilège psychique indu d’avoir été historiquement dominants ». Ce qui pourrait faire changer ce regard, et encore, serait que les Blancs connaissent une longue « période de subordination ethnique, semblable à celle qu’ont connue les musulmans du nord de l’Inde, autrefois dominants, après 1947 ».

Un mélange d’égalitarisme culturel et d’individualisme moderniste.

Bien sûr, Kaufmann montre également comment l’identité libérale, au fondement du wokisme, n’a cessé de s’éloigner des principes libéraux pour en venir à se caractériser par un mélange d’égalitarisme culturel et d’individualisme moderniste. Une évolution que Kaufmann, comme d’autres, fait débuter dans les années 1960, époque durant laquelle le « gaucho-modernisme » intègre des éléments marxistes révolutionnaires, qu’il ne cessera d’exacerber jusqu’à l’apogée fondamentaliste woke. Une évolution alimentée par toute une production culturelle – romans, films et mêmes campagnes pédagogiques – suscitant de la sympathie pour des groupes minoritaires, en particulier les Afro-Américains, et glorifiant des sauveurs blancs. Avec un tel récit instillé « dans l’esprit des gaucho-libéraux au fil des décennies », note Kaufmann, il n’est donc pas étonnant qu’en cas d’agression réelle ou symbolique d’un membre d’une minorité par un représentant de la majorité, et d’autant plus lorsqu’elle cadre avec la thématique si essentielle des violences policières subies par les Noirs, « cela résonne avec les tropes et les souvenirs libéraux et déclenche une indignation d’une intensité exceptionnelle ». Comme le démontre la relative apathie que suscitent les violences entre Blancs et, pire encore, entre Noirs, c’est bien le dualisme affectif propre à « l’identité libérale » qui catalyse ces réactions.

Suivant les travaux de John McWhorter, Kaufmann montre que, tout atomisée qu’elle est, la « religion woke » a quand même ses grands prêtres (Ta-Nehisi Coates, Ibram X Kendi, Robin DiAngelo…), ses rituels (mettre un genou à terre) et ses incantations. Les hommes blancs sont les âmes damnées, et la rédemption exige la prosternation devant les « gens de couleur » et l’alliance avec ces derniers. À la place du règne de mille ans du Christ sur terre ou de l’État ouvrier, l’utopie woke est celle du multiculturalisme et de l’équité dans la diversité. Et, comme avec tout processus riche en ferveur religieuse et communautaire, les choses se font par vagues. Le protestantisme américain a eu un son premier grand réveil (1725-1750), son deuxième grand réveil (1815-1840) et son réveil d’Azusa Street (1906-1915). Le gaucho-modernisme, lui aussi, a connu trois grands pics : le premier à la fin des années 1960, le second entre la fin des années 1980 et le début des années 1990, avec l’essor du « politiquement correct », et le troisième, donc, à partir de 2014, à la suite de l’explosion des réseaux sociaux et, comme catalyseur, les émeutes de Ferguson.

L’un dans l’autre, l’analyse de Kaufmann et sa caractérisation du wokisme comme une forme religieuse et atomisée du libéralisme permettent de mieux comprendre l’extrémisme du mouvement, son goût pour les chasses aux sorcières et ses flambées. Son analyse explique également pourquoi les élites et leurs institutions reprennent en chœur ses mantras, pourquoi ses modérés sont débordés par ses fondamentalistes et pourquoi le wokisme est à la fois le produit et le moteur de la polarisation. Et elle pourrait nous permettre, à nous autres bienheureux Français qui le connaissent encore mal, à voir venir le monstre woke sans être trop pris de court.

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