On peut le faire …

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Que faire lorsqu’on est ému, sur place, en Égypte, par la parade de 22 momies qui déménagent d’un musée ? Ou face à un feu d’artifice qui balafre la nuit ? Un accident d’avion, ou le rire invraisemblable d’un poisson ? On immortalise. C’est-à-dire qu’on tente le coup, si millénaire, de conserver l’instant pour y revenir, le tenir et s’y maintenir. « Ô temps ! suspends ton vol » Comment ? On peut le faire avec un téléphone aujourd’hui. Le geste est désormais du domaine de l’instant cannibale. À la sourde panique de voir l’inédit se résorber, on répond en plongeant la main dans la poche pour « scroller » puis filmer et enfin respirer. L’impulsion est universelle, et une révolution se reconnaît d’ailleurs au nombre des smartphones qui filment les foules en colère ou en joie. 

D’où la nécessité d’une thérapie mondiale.

C’est-à-dire d’une rééducation universelle à vivre les choses et les instants au lieu de se soumettre à cette forme de retrait d’un pas qui nous fait croire qu’on peut clouer le moment. Peut-être des séries de lois fantasques en apparence, éthiques, qui obligeraient chacun à vivre au lieu de filmer, à l’abstinence de quelques minutes avant de sortir l’« immortaliseur ». Être sommé d’assumer la brièveté camusienne du monde, le fulgurant nietzschéen du feu ou du rire, la fragilité des univers de Kundera. Mais d’ailleurs pourquoi filme-t-on sans cesse au moment exact où il faut goûter une exception ? Pour pouvoir y revenir, plus tard, prouver qu’on y a « été » ou diffuser ses images sur le Web. Mais il y a plus, car ces raisons ne disent pas tout de notre addiction. Peut-être qu’on filme pour ne pas mourir, s’éterniser en éternisant. Peut-être qu’il y a quelque chose du désespoir de l’art dans le geste de vouloir filmer tout ce qu’on a à vivre. Une peur du temps qui passe que la technologie raffermit. Un refus de la chronologie et de la succession. Peut-être que le cosmos est un disque dur, que nous sommes ses octets, et que nous voilà enfin divins en stockant du temps. 

Narcissisme moderne. 

Le souci est qu’on revient rarement, plus tard dans la vraie vie, sur ces moments de fête ou d’exception filmés. On sait qu’on peut retrouver de meilleures images d’un défilé de momies ou d’une révolution de couleur dans les médias, mais on préfère filmer soi-même, se faire auteur amateur. Et, quand le temps passera, on oubliera, paradoxalement, cette obsession que nous avions pour la fixation. Conclusion : il n’y a pas d’endroit moins visité, aujourd’hui, que son propre album numérique.

La vérité est qu’avec le geste du smartphone que l’on sort si promptement, c’est soi-même qu’on « consacre » au sens le plus ancien. Souvenons-nous : garder sa propre trace en entrant dans un état de grâce ou de rareté. « Rendre sacré en dédiant à Dieu. » Mais cette fois « en dédiant à l’éternité, alias le stockage ». Osons alors le saut dans la définition : filmer, c’est ne pas mourir un peu. Je filme, donc je suis et aussi j’y suis. Sortir son smartphone au moment exact où il faut fuir, rire, être heureux ou sauter dans le vide, est un geste de l’inquiétude ancienne et du narcissisme moderne. Ce mouvement est une drogue, une autre, qui veut nous éviter le temps. Un réflexe désormais international, transcendant nations, classes et religions. La forme la plus monstrueuse et la plus futile de l’archivage. 

Mémoire réelle. 

Il faut alors peut-être plaider pour une thérapie de la brièveté. Le retour, ordonné, à la conscience de la dépossession permanente qui est le sens même de la vie. Une loi qui nous obligerait à vivre intensément, participer de tout son corps à chaque exception, s’investir, témoigner certes mais sans ce pas de côté, dispensateur, de l’archiviste par smartphone, s’engager entièrement dans la densité de l’instant. Garder à la mémoire réelle ses faillites nécessaires. Une chronique d’humeur, certes, mais d’humeur mauvaise : il y a autant d’impolitesse à sortir son smartphone à table qu’à s’en saisir pendant une exaltation, un baiser ou une révolution.

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