Parlez-moi d’amour…

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Les jeunes filles apprennent vite, d’instinct. Elles choisissent les trottoirs les plus éclairés, marchent les mains dans les poches, le poing souvent refermé sur leurs clés, le sac en bandoulière sous le manteau. C’est ce que faisait Sarah Everard quand elle rentrait chez elle après le coucher du soleil. Ce soir de mars, il était à peine plus de 21 heures à Londres. Les précautions habituelles n’ont servi à rien, elle a été agressée et massacrée. La tristesse et la fureur ont été immenses en Angleterre. Sadiq Khan, le maire de « Non, les rues ne sont pas sûres pour les femmes. »

C’est le moment qu’a choisi Claude Habib, une universitaire auteur d’un essai remarqué sur la galanterie, pour publier une tribune sur le féminisme – dont elle juge les récentes manifestations bien exagérées au vu des avancées considérables dans ce domaine. Certes, elle constate avec une tristesse mesurée que les femmes sont toujours « relativement privées de liberté », qu’elles ne peuvent sans risque sortir seules le soir. Mais elle les invite « à reconnaître qu’elles sont le sexe vulnérable », que voulez-vous, c’est comme cela, il faut s’y habituer. Les femmes devraient se résigner, mais « au lieu de se faire à leur condition, elles s’en indignent et se révoltent ». Quant aux crimes familiaux, elles s’obstinent à en « ignorer la composante passionnelle ». L’amour, vous dis-je, dévoyé, mais quand même l’Amour.

Cette vague romantique a contaminé notre Parlement la semaine dernière; les députés ont débattu et voté une loi pour protéger les jeunes mineurs des crimes sexuels en créant un âge de « non-consentement», âge fixé à 15 ans (18 en cas d’inceste). Mais une clause dite « Roméo et Juliette » en faisait partie. Elle introduit une exception à la règle si l’écart d’âge est inférieur à cinq ans. En ce cas, les sanctions ne s’appliqueraient pas. À ceux qui lui faisaient remarquer que la clause « Roméo et Juliette » créait une brèche dans la loi, le ministre a répondu successivement: «Je ne veux pas être le censeur des amours adolescentes » et «J’y tiens parce que je connais la vie ». Dans la pratique, cette disposition affaiblit le dispositif puisqu’elle ne concerne pas les relations sexuelles entre des adolescents de 13 ou 14 ans avec des jeunes majeurs de 18 ou 19 ans. Toujours au nom de l’amour.

Le 8 mars, Libération faisait le choix d’abandonner le marronnier de la Journée des droits des femmes en mettant en une la lettre d’un violeur auquel le journal attribuait des qualités évidentes: « force intellectuelle, fougue ». Une lecture attentive permettait surtout d’y trouver des dons incontestables de manipulation, saupoudrés d’un insupportable kitsch sentimental: «Je pleure d’avoir détruit une partie de la vie de celle que j’aimais le plus »; «Je ne suis pas assez malade pour aimer ce qui détruit les personnes que j’aime ».

Et encore: «Nous sommes toute.s responsables », « Nous regardons, spectateur. rice.s d’un théâtre funeste dont nous sommes acteur.rice.s».

Alors, je regroupe les réponses:

À Claude Habib une courtoise invitation à revenir sur terre; on n’a même plus le droit de nous indigner? Je comprends mieux les colleuses de rue.

À Éric Dupond-Moretti: à quand un débat parlementaire sur la clause du « prince charmant»? Je connais certainement moins bien la vie que lui, mais je sais que les lois mal ficelées sont d’horribles pièges.

À Libération: mettre en une, le 8 mars, un violeur qui pleurniche sur lui-même en écriture inclusive est un exploit sidérant pour un journal progressiste.

Pour les trois : pitié, arrêtez de parler d’amour à tort et à travers.

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