«Le médecin devin malgré lui»

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Dans un texte en vers brillant, la philosophe Julia de Funès dépeint avec humour une catégorie de médecins: ceux qui, sur les plateaux télé, tranchent, prédisent, ordonnent au nom de leur science.

Mon esprit critique qui dissimule peu

Se sent soudain contraint à vous faire un aveu.

Je voyais la médecine comme une profession,

Elle est aujourd’hui devenue consécration.

Nos grands pontes sont bien loin de l’ouvrage

Lorsqu’ils augurent sur les plateaux de sinistres présages.

Les praticiens sur le terrain s’exemptent de cet écueil

Eux pour qui le travail passe bien avant l’orgueil.

Mais pour ceux qui parlent chaque jour à la télé,

Quand prennent-ils le temps de pratiquer, de soigner?

Je crois, plus fort que tout, l’attrait de la renommée

Et la fierté d’appartenir à de doctes assemblées.

Mis en lumière ils veulent dire, ils veulent écrire,

Et montrer jusqu’où, pourrait conduire le pire.

Nulle science ne leur paraît plus profonde

Que la leur, qui cadence notre monde.

Ils ont sur notre vie l’autorité suprême

Il devient criminel d’en disposer soi-même.

Nulle science ne leur paraît plus profonde que la leur, qui cadence notre monde.

Les médecins règnent sur nos existences amoindries,

Quelle que soit l’ampleur de leurs divergences d’avis.

Le mot le plus inquiétant de nos nouveaux dominants

Est prononcé chaque jour, c’est celui de variant.

On cherche ce qu’ils disent après qu’ils aient parlé,

Puis on adopte volontiers leurs mots, leurs idées.

Cette reconnaissance extrême

Qui les rend fiers d’eux-mêmes,

Leur font dicter pour loi ce dont ils ont convenu

Ce sont eux qui gouvernent et d’un ton soutenu.

On aurait aimé d’une âme de docteur,

Un peu moins de terreur, davantage de douceur.

On leur devinerait même une once de plaisir

À vouloir nous instruire jusqu’à nous engourdir.

Ces doctes personnages ne sont point de mon goût

Je consens qu’en ces temps ils aient clarté de tout,

Mais il est noble qu’aux questions sans réponse

Ils sachent résister aux sirènes de l’annonce.

De leur savoir, je préfère qu’ils se gardent,

Et qu’ils aient du savoir sans vouloir qu’on les regarde.

Je respecte beaucoup le médecin, ses confrères,

Mais je ne puis approuver leurs délires, leurs chimères.

Les propos qu’ils tiennent sont-ils bien scientifiques?

Quand ils annoncent au monde une décennie critique?

Et ne trouvent pour remède qu’un confinement très strict?

Ils pêchent par hybris, diraient les philosophes, et imaginent des Dieux pouvoir porter l’étoffe.

Ces docteurs aux grands noms me dépriment et m’assomment

Je m’étonne de voir qu’on arbore de tels hommes.

Ils montent si haut dans les spéculations

Qu’ils se perdent en maintes prédictions.

Ils pêchent par hybris, diraient les philosophes,

Et imaginent des Dieux pouvoir porter l’étoffe.

D’où vient à ces savants cette soudaine puissance?

Ne serait-ce pas aussi de notre complaisance?

La chute sera brutale pour ne point dire fatale,

Quand ils se résoudront à ne faire plus que du médical.

Les médecins cesseront alors de se prendre pour devins

Et retourneront au soin dont nous avons tant besoin.

Quand sur des personnes on prétend se régler

C’est de leurs plus beaux attraits dont il faut s’inspirer.

Dans le courage, l’intelligence, le dévouement

Se niche entre autres leur véritable talent.

Prenons, sur leurs nombreuses qualités, modèle

Celles qui font du médecin un être exceptionnel.

Mais de grâce ne transformons pas en vaticinateurs

Les plus estimables de nos vaccinateurs.

Il serait maintenant juste de se moquer de moi

Qui ose jouer à Molière pour dire ce que je vois…

Docteur en philosophie et diplômée d’un DESS en ressources humaines, Julia de Funès a publié «Socrate au pays des process» (Flammarion, 2017) et «Développement (im)personnel, le succès d’une imposture» (Éditions de l’Observatoire, 2019).

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