Hymne au voyage…

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Le reflet d’une salle défraîchie dans un vieux miroir taché, l’odeur aigre d’un café de port, des bus colorés comme de vieux jouets, les menus de restaurant dont chaque plat est suspect, le commissariat où l’on a déclaré le vol du passeport, les coquelicots plus rouges qu’ailleurs, le vent humide et tiède, les chiens craintifs, les pharmacies où l’on peine à expliquer ce que l’on ressent, la fenêtre de l’hôtel qui ne s’ouvre pas (ou ne se ferme pas). Et tant d’autres choses ni gaies ni tristes mais qui font partie de tout voyage individuel. Celui où presque rien n’est programmé, où l’on part pour partir, sachant que Dieu et le hasard feront le reste.

Voyager – je dis bien voyager et non se déplacer pour des vacances ou du tourisme – est un art. Un art mineur bien sûr, mais qui requiert quand même des qualités un peu spéciales. Je ne sais pas si ces dons sont innés ou acquis, mais je sais que même par temps normaux ils se font rares et que le Covid n’arrange rien.

Depuis toujours, les voyageurs quittent leur environnement attirés par l’envie de connaître des ailleurs. Ce qui les motive et les unit – malgré leurs goûts, origines et âges différents – c’est avant tout une sorte de penchant particulier: ils sont à la recherche d’une intensification de leur relation au monde. Chaque semaine de vadrouille comptera plus dans leur mémoire que des années entières chez eux. Ils savent que dès le réveil les journées se déploieront, neuves et non écrites par avance: le hasard se chargera de les remplir. La rencontre entre l’inattendu et leur regard surpris aura lieu quand le destin le décidera. De cet étonnement bienheureux surgira une « excitation psychique » (l’expression est de Stefan Zweig), comme une bizarre et envahissante fierté. Celle qui fera que l’on murmurera à soi-même: «J’étais là, j’ai vu quelque chose, je ne l’oublierai pas.»

Les bonnes librairies ont souvent un coin de table pour les livres de voyage. Chateaubriand, Darwin et Nerval à côté de Chatwin, Eberhardt, Bouvier; Lawrence, Kessel, Monfreid, Schwarzenbach, Durrell, Leigh Fermor pas loin de Leiris, Lévi-Strauss et de nos contemporains Magris, Rolin, Rumiz ou Tesson. Presque chaque mois paraissent de nouvelles éditions d’auteurs qui ont dit au revoir pendant un certain temps à la vie occidentale. Les voyages de Marco Polo ou de Christophe Colomb étaient des expéditions dans des mondes inconnus et les récits qu’ils nous en ont rapportés font partie de l’histoire de l’humanité. Leurs descendants, les voyageurs du XIXe, ont fixé le cadre de la littérature de voyage. C’est l’époque d’un entre-deux: il n’y a presque plus de terres inconnues, on sait à peu près où l’on va, certaines destinations exotiques sont déjà devenues « touristiques »; en revanche, le monde est encore d’une variété étourdissante, les difficultés – dues aux distances, aux transports et aux dangers de toute sorte – contribuent à aiguiser les sensibilités. Cela s’accompagne d’un certain oubli de soi, de la disparition momentanée de l’individu social. Ces écrivains sont à la fois des reporters sans mission définie et des poètes du regard. Baudelaire l’a résumé dans son poème Le Voyage : « Dites, qu’avez-vous vu? »

Depuis la Seconde Guerre mondiale, le monde a rétréci et s’est comme aplati, mais ce qui fait la spécificité de cette littérature n’a pas vraiment changé. On retrouve, identique, dans les pages de nos contemporains ce mélange de fascination et de déséquilibre provoqué par le vrai dépaysement.

Et quand le soin et le talent apportés au récit sont au rendez-vous, il y a de quoi nous consoler de tous les confinements passés, présents et futurs.

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