L’omerta s’installe…

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Dans certains quartiers, sous la pression des dealers ou des cards, beaucoup d’habitants ont peur pour leur intégrité physique. Ils redoutent de parler aux policiers, privant ces derniers de témoignages décisifs pour leurs enquêtes.

Jamais Zaïna n’avait encore été interrogée dans les locaux de la police judiciaire (PJ). Ce 4 octobre 2018, quelques heures seulement se sont écoulées depuis que son ami Kewi a été poignardé, le midi, devant le collège des Lilas (Seine-Saint-Denis). Décédé sous ses yeux. Victime d’une guerre entre bandes rivales qui fait rage aux portes de Paris. Mais, alors qu’un brigadier de la PJ de Bobigny est en train de la cuisiner, le téléphone de l’adolescente de 14 ans sonne. Zaïna décroche. Sa sœur au bout du fil est paniquée: des jeunes de son quartier la recherchent. Dans la salle d’interrogatoire, Zaïna fond en larmes: « Je vais me faire tuer. » Le policier, surpris: «De qui parlez-vous ? Qui va vous tuer? » Zaïna sanglote: «Les jeunes des Lilas! Ils ont bien vu qu’on parlait aux policiers ». La lycéenne, qui n’est même pas témoin essentiel dans cette enquête pour « meurtre en bande organisée », se fait tout à coup très taiseuse: « Non...», « Je ne sais pas… » , répond-elle aux nombreuses relances du brigadier, inscrites sur le procès-verbal (PV). Il conclut: « Avez-vous peur de parler ? »

Si cette lycéenne originaire de Bagnolet le nie, prétextant être fatiguée, elle a eu la trouille de témoigner. Car ce coup de fil a fait l’effet d’une piqûre de rappel: aider la police, c’est s’exposer à des représailles. Elle le sait: dans les cités, on n’aime pas les cafteurs. Son père, d’ailleurs, le confiera aux enquêteurs: «J’ai peur pour ma fille, je ne sais plus quoi faire.»

Un muselage bien rodé.

 De l’Ile-de-France à Marseille, dans les quartiers en proie aux violences ou aux trafics de stups, règne la même loi du silence. Tout particulièrement dans les métropoles où se trouvent les 3 952 points de deal recensés par le ministère de l’Intérieur en décembre 2020. Longtemps en poste dans le commissariat du quartier Bellefontaine, à Toulouse, le policier Franck Alimi connait bien cette « omerta »: «Les trafiquants réussissent à tenir certaines barres d’immeuble. Les habitants ne peuvent plus rentrer chez eux sans montrer patte blanche: une carte d’identité ou un document pour vérifier qu’ils habitent bien là et que ce ne sont pas des policiers. » On connait donc leur nom, leur adresse, et on le leur dit explicitement : « Si tu parles, il t’arrivera quelque chose »

Certains adolescents sont recrutés de force comme guetteurs dans les tours, « menacés par divers moyens: menaces sur la famille, menaces physiques… » assure le flic, aujourd’hui secrétaire départemental du syndicat Alliance police. Il poursuit: «Avant, les langues se déliaient un peu plus facilement. Maintenant, les habitants n’ont pas d’autre choix que de se taire ». Car, souvent, ils sont issus de familles modestes ou bien ce sont des personnes âgées, n’ayant pas les moyens de vivre ailleurs. Cette technique de muselage, « très bien rodée », selon Franck Alimi, rend difficile le métier de policier. Quiconque témoigne dans une enquête sur les trafics se retrouve avec son nom inscrit sur les PV.

Jadis dealer d’une cité du Val-de-Marne, Mohamed trouve même que les choses ont empiré. De son temps, « on respectait les locataires », assure cet homme aujourd’hui trentenaire. « Il y a des zones qui vivent sous la contrainte de dealers un peu paranos. J’ai des collègues techniciens, ascensoristes, qui refusent d’y aller parce que c’est trop chaud ». Mais, selon lui, de plus en plus d’habitants s’en accommodent, eux-mêmes versés dans la vente de drogues en raison d’une « fracture sociale » de plus en plus forte. Il y a toutefois une constante: « Si t’es une balance, tu te feras toujours péter la gueule. »

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