La trouille s’installe…

le

Dans les établissements scolaires aussi, la peur est omniprésente. Et a d’ailleurs, un temps, été dénoncée avec le hashtag#PasDeVague. En l’absence de soutien les enseignants ne peuvent compter que sur eux-mêmes.

Quand on demande à Martial s’il a peur, la réponse est un rire. Franc, puissant, désespéré aussi. La trouille ? « C’est bien plus que ça, déplore-t-il. C’est une boule au ventre, un sentiment de fragilité et de vulnérabilité permanent. »

Après avoir mené à bien un projet de reconversion professionnelle il y a quatre ans, il a quitté les habits d’animateur pour enfiler ceux d’enseignant. À 38 ans, après avoir connu plusieurs points de chute, il exerce pour la deuxième année d’affilée dans une toute petite école primaire du Val-de-Marne, qui est aussi celle de son enfant. Là, il espérait instruire en toute quiétude, perfectionner sa pédagogie, imaginer certains contenus. « Quand je suis arrivé, ça a tout de suite été très difficile, se souvient-il. J’ai essuyé une énorme campagne de dénigrement infondé de la part d’un groupe de parents d’élèves… C’était d’une violence extrême. » En cause ? Un rythme d’enseignement jugé « trop lent » ou « pas assez adapté », selon les parents. Sur une conversation WhatsApp, ils réfléchissent à des actions de déstabilisation (lettres au rectorat, demandes de rendez-vous à la directrice, et même, selon le professeur,« propagation de rumeurs »). Ils vont jusqu’à s’organiser pour créer une fédération de parents d’élèves locale et indépendante pour « peser » et, à terme, selon le professeur, le « faire tomber ».

Solitude et abandon.

 De ce groupe viendra une nouvelle charge: « Ces mêmes parents sont venus me voir pour me reprocher d’avoir abordé pendant quinze minutes, la Shoah. Un sujet trop traumatisant pour être évoqué à l’école, selon eux. » Et nouvelles plaintes à la hiérarchie. Pendant plusieurs mois le professeur tangue, seul, sans beaucoup d’appui, mais ne tombe pas. Jusqu’au tout début du mois de mars 2020, quand une réunion de réconciliation est organisée à son initiative pour mettre fin à ce que tout le monde décrit comme une « cabale insensée ». «  Ça a très vite mal tourné, raconte l’enseignant. Une maman m’a pointé du doigt avant de lancer: « J’espère que l’épidémie prendra de l’ampleur pour que ma fille ne soit plus en classe avec vous! » » Un échange violent qui imposera à Martial sept jours d’ITT. Ce qui l’a sauvé? Ni la hiérarchie ni les collègues. « Le premier confinement m’a permis de trouver une porte de sortie, raconte-t-il. Enfermé, j’étais certain de ne plus être ennuyé. Depuis, ça s’est calmé, le soufflé est retombé, et j’ai changé de classe. Mais, sans cela, je ne sais pas où m’aurait mené cette histoire. »

Une pression et une absence de soutien encore plus difficiles à affronter sur un autre terrain: celui des croyances. Justine, la quarantaine, enseignante dans une école primaire de La Courneuve (Seine-Saint-Denis) depuis treize ans, rapporte que, dernièrement, la mère d’une élève a tout fait pour l’empêcher de tenir une séance organisée autour des aventures de Harry Potter. « Elle estimait que ces histoires étaient truffées de références maçonniques, que c’était contraire à ses croyances évangéliques. »

Résultat, selon un sondage Ifop récemment publié, un enseignant sur deux s’est déjà autocensuré pour éviter des incidents. Lucas, 32 ans, enseignant dans les Bouches-du-Rhône, s’indigne: «Le ministre dit qu’il n’existe pas de #PasDeVague, qu’il n’en peut plus de cette expression parce que nous sommes soutenus si nous demandons un appui. La vérité, c’est que nous avons accepté notre solitude, cet abandon face aux situations tendues, depuis bien longtemps. Et tous les mots doux n’y changeront rien. Nous avons compris que, face à la peur, cette nouvelle composante du métier, nous ne pouvons compter que sur nous-même »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.