La frousse s’installe…

Dans les rédactions, parfois il vaut mieux se taire plutôt que d’affronter les sujets qui fâchent. Certains en ont fait la triste expérience à leurs dépens.

Dans le petit monde des rédactions parisiennes, les motifs de frousse sont très variés, de l’intimidation idéologique à la menace de licenciement. Les crispations prennent parfois un tour générationnel, entre les jeunes, décomplexés sur la question de l’engagement politique, et leurs aînés, qui se veulent plus neutres et moins « binaires » dans leur vision du féminisme ou de l’antiracisme. Exemple à Télérama:

« Il y a des icônes auxquelles tu ne peux pas toucher, comme Virginie Despentes. Tu ne peux même pas rappeler qu’elle avait écrit « aimer » les frères Kouachi après l’attentat contre Charlie Hebdo, se souvient un ex-journaliste de la rédaction.

À l’Obs, l’intervention de la militante Caroline De Haas pour former les cadres à la prévention des violences sexuelles avait aussi divisé. Durant ces sessions, la fondatrice du cabinet Egae expliquait, selon un témoin: « À la machine à café, il ne faut pas faire de blague de cul en présence d’une personne qu’on ne connait pas. » Des principes que seules des femmes de plus de 50 ans contestaient tandis que les hommes « n’osaient pas intervenir ». Dans le même temps des enquêtes internes dans le groupe le Monde, en l’occurrence à Télérama, conduisaient à la mise en cause de plusieurs salariés pour des comportements sexistes ou pour harcèlement.

À Slate, où des désaccords existent, notamment sur l’écriture inclusive, les urnes ont départagé les journalistes. Aux dernières élections professionnelles, les deux candidates perçues comme les plus woke ont fait un bide: l’une d’elles n’obtenant même qu’une seule voix… probablement la sienne.

« On a peur de tout »

Autre ligne, autre réaction à Valeurs actuelles. Une journaliste témoigne : « Par le passé, j’ai pu être en désaccord avec certaines unes sur le réchauffement climatique ou le néoféminisme. Il fallait gagner sa vie et je n’avais pas le courage de claquer la porte ». Mais le compromis devient impossible à l’été 2020, lorsque l’hebdo publie une uchronie représentant la députée LFI Danièle Obono en esclave. « Cette affaire a sali la réputation de la rédaction. J’ai dit ce que je pensais. Peu après, j’ai passé un sale moment en déjeunant avec les deux directeurs de la rédaction. J’ai choisi de partir »

POLEMIQUE A la mi-janvier, un dessin de Xavier Gorce, publié dans le Monde » déclenche l’ire des réseaux sociaux Le journal prend alors le parti de présenter ses excuses publiques Entrainant le départ du caricaturiste.

Quand les crises ne se produisent pas dans le huis clos de la rédaction, elles proviennent de la jungle des réseaux sociaux, comme le Monde en a fait l’expérience à la mi-janvier: un dessin du caricaturiste Xavier Gorce déclenche l’indignation. Le journal ne le retire pas, mais présente publiquement ses excuses. Gorce annonce alors son départ, en forme de protestation. Suit une nouvelle salve, plus massive que la première. Pour autant, Gilles van Kote, directeur délégué aux relations avec les lecteurs du quotidien, estime que ce climat volcanique « ne doit pas influencer le travail du Monde. Il faut garder notre sang-froid, les réseaux sociaux ne doivent pas dicter la couverture de l’actualité » .

Tensions internes, autocensure, intimidation: ces facteurs d’appréhension se retrouvent dans nombre de médias. Mais la trouille, la vraie, celle d’être éjecté au moindre pas de travers, c’est à Canal + qu’elle règne. En novembre, l’humoriste Sébastien Thoen a été licencié par la chaine pour avoir pris part à un sketch parodiant une émission de CNews. Pour lui avoir adressé un salut amical à l’antenne, le commentateur Stéphane Guy a, lui aussi été mis à la porte un mois plus tard. Depuis, c’est la psychose. Les 148 signataires d’un texte de soutien à Thoen publié en décembre sont sur la sellette: parmi eux, trois pigistes ont été limogés le 15 février. Un journaliste témoigne : « Canal + est devenu un endroit où on chuchote: on a peur de tout. Quand on va discuter avec des collègues à la machine à café, dès que l’on entend quelqu’un approcher, on baisse le ton. La direction ne le dit jamais explicitement, mais on sait tous qu’on peut sauter si on dit quelque chose qui ne plait pas. »

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