Casanova, ou comment faire de sa vie un roman…

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L’aventurier, romancier et séducteur vénitien fit de la rhétorique une arme, qui lui servira à conquérir les esprits autant que les corps. Texte commenté.

« Le libertin Giacomo Casanova avec Véronique et Annette » : illustration tirée de « Histoire de ma vie » (Mémoires) de Giacomo Casanova. Gravure de 1872

Giacomo Casanova (1725-1798) naît à Venise, ville de l’artifice et des fêtes, dans une famille de saltimbanques. Très vite, cet élève doué mais dilettante fait de la rhétorique une arme qui lui servira à conquérir les esprits autant que les corps. Grand et beau garçon (il mesure plus de 1,87 m), beau parleur, cultivé, doté d’une morale élastique indispensable pour la survie dans une Europe d’Ancien Régime où celui qui n’a ni nom ni fortune doit savoir forcer le destin pour réussir, il fait de sa vie une succession de conquêtes amoureuses, de magouilles et de coups financiers. Expériences qui le feront passer par le plaisir, la richesse (peu de temps), la case prison (plus longtemps qu’il ne l’aurait aimé), mais aussi la solitude.

Après avoir traîné ses guêtres à Vienne, il devient, à la fin de sa vie, bibliothécaire du château de Duchcov (près de Teplice, en Tchéquie), où il trompe sa dépression en écrivant ses Mémoires en français. Les lumières de l’Ancien Régime se sont éteintes en même temps que sa folle jeunesse ? Ces pages qu’il noircit en milieu hostile, plongé dans une société qui le méprise et le déteste, sont l’occasion de jouer avec art de la fiction et de la réalité. A-t-il bien charmé l’impératrice Catherine II (1729-1796) en ses jardins comme il le raconte ? Épaté Frédéric le Grand à Potsdam ? Rien n’est moins sûr, même s’il met remarquablement en scène ces rencontres. Qu’importe. Sa vie est un roman, et lui, un conteur hors pair.

Ma vie n’aurait pas été orageuse, et par conséquent je ne l’aurais pas aujourd’hui trouvée digne d’être écrite.

Nous aurions pu présenter ici le récit d’une des multiples scènes de séduction dont son œuvre est truffée. Initié à 12 ans par une jeune fille plus âgée qui lui donne la vérole, il séduit ensuite deux sœurs peu sauvages en leur récitant des vers du Roland furieux de l’Arioste (1474-1533), prélude à son entrée dans la haute société où il va satisfaire les appétits de femmes plus matures ou plus dotées. Servantes, marquises, nonnes, juives, catholiques, protestantes, toutes y passent. En 1752, n’a-t-il pas procuré à Louis XV, après l’avoir testée, l’une de ses jeunes maîtresses, la charmante Marie-Louise O’Murphy ? Même les hommes sont séduits. Le très urbain et raffiné cardinal de Bernis (1715-1794) sera ainsi un ami et un protecteur fidèle…

Très tôt, on lui a conseillé la discrétion et la prudence : avec un sourire, il a récusé ces sages conseils. « Ma vie n’aurait pas été orageuse, et par conséquent je ne l’aurais pas aujourd’hui trouvée digne d’être écrite », écrit-il, au seuil de la mort. Il ne se serait pas non plus senti aussi libre. Ainsi, pourquoi n’aurait-il pas été le chevalier de Seingalt, comme il le raconte ici ? Un joli nom, qui peut faire impression auprès des ignorants, des « snobs », de tous ceux qui se contentent de l’apparence. Casanova l’utilise pour la première fois en avril 1759. Il n’est alors pas le seul à se parer des plumes du paon : les aventuriers du temps adorent se doter de titres de noblesse. Celui qui veut fréquenter la haute société ne peut rester un « nobody ». Et quand un bourgeois allemand conteste ce nom, Casanova en profite pour lui rappeler que toute filiation est incertaine. C’est une manière comme une autre de rejeter les contraintes sociales, mais il faut oser.

Une vie au grand galop

Le bel esprit risque au mieux l’expulsion de la bonne ville d’Augsbourg, au pire la prison. Le cachot, il connaît. Ne doit-il pas sa renommée européenne au fait de s’être évadé des sinistres Plombs de Venise où l’Inquisition l’avait enfermé ? Le 21 juillet 1755, le rapport d’un informateur à la police de la foi dénonçait les manuscrits de ce polygraphe : « Ils traitent de la façon de pratiquer le coït par les voies normales et non normales, mêlant fables, saintes Écritures et écritures profanes, et la naissance de Jésus Christ  » Le 26 juillet, Casanova est arrêté et connaît l’horreur de l’humidité, du froid et de la vermine. Mais quatre mois plus tard, il s’évade en ayant convaincu un moine prisonnier de l’accompagner.

Un an plus tard, il est à  Paris et participe à un projet de loterie pour financer l’École militaire au Champ-de-Mars , avant que son ami Bernis ne l’envoie jouer les espions à Dunkerque puis en Hollande. En 1758, il profite de la crédulité d’une marquise et se fait magicien avant de se révéler ingénieur dans les mines de Courlande, etc. Telle est la vie au grand galop que mène Casanova, entre Venise, Paris, Madrid, Londres, Amsterdam, Varsovie, Moscou, Vienne…

Une vie toujours sur la corde raide, entre deux emplois, deux amours et deux livres. Car on l’oublie trop souvent, l’aventurier se rêvait écrivain et érudit. Il entreprit entre autres de traduire l’Iliade d’Homère (VIIIe siècle av. J.-C.) en italien. Sans succès. Casanova mourra épuisé à Duchcov. Censurés, réécrits, passant non sans douleur du français à l’allemand, ses Mémoires, publiés en 1822, lui donneront la réputation d’un mauvais écrivain jusqu’à la découverte, en 1960, du texte original. Là, enfin, le chevalier de Seingalt sera reconnu pour ce qu’il est : Casanova.

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