La France ce terrain vague…

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La France est-elle en train de jeter par-dessus bord ce modèle républicain dont elle fut longtemps si fière ? Il y a tout juste deux ans, Jérôme Fourquet avait lancé un énorme pavé dans la mare : la France n’était plus ce paysage marin homogène et lisse qu’elle était ou qu’elle croyait avoir été jusqu’aux années 1970 environ.

L’effondrement de sa matrice catho-républicaine, laquelle était, au-delà des différences, la formule même de son unité, faisait place à un décor tourmenté dans lequel les élites dirigeantes faisaient sécession, les couches populaires se refermaient sur elles-mêmes, les catholiques se constituaient en réduit, les musulmans en espaces autonomes: d’une formule qui a fait mouche, la République une et indivisible était devenue « l’Archipel français » (Le Seuil, mars 2019), c’est-à-dire une « nation multiple et divisée », à l’anglo-saxonne.

Dans une note de synthèse, « La République désintégrée », Luc Rouban, analysant la vague 12 du baromètre de la confiance publique du Centre de recherches politiques de Sciences-Po (Cevipof), commence par confirmer l’analyse de Jérôme Fourquet en soulignant que, dans l’esprit des Français, le modèle communautariste (53%) est en train de l’emporter sur le modèle républicain classique (42%). On ne s’étonnera pas de trouver ce dernier mieux représenté dans les catégories sociales supérieures que dans les milieux populaires, témoignant, comme à l’habitude, d’une plus grande intégration à l’ensemble national. Mais, et c’est là la nouveauté de cette étude, quand on interroge les Français sur la nature des communautés auxquelles ils se sentent appartenir, 25% d’entre eux privilégient la communauté nationale, 8% la communauté de « valeurs », 11 % l’origine, 9 % les goûts, mais surtout 45 % répondent : aucune ! Aux yeux de l’auteur, ce qui menace la République est donc moins le communautarisme que l’« anomie », c’est-à-dire, selon Le Petit Robert, « l’absence d’organisation ou de loi, la disparition des valeurs communes à un groupe». « La France n’est plus un archipel, déclare Luc Rouban, c’est un pays de naufragés. »

Laissons de côté les rivalités entre chercheurs. Les deux interprétations ne s’excluent pas l’une l’autre : elles se complètent. Il est aisé de comprendre que plus s’accroit en France le nombre de paumés, de voyageurs sans bagages, de chiens perdus sans collier, ou tout simplement d’individualistes forcenés, plus l’activisme des meneurs de communauté, fussent-ils minoritaires tend à l’emporter sur l’idéal de la République une et indivisible. Il n’est pas étonnant que ces « anomiques » soient plus nombreux aux deux extrémités de l’éventail politique, chez les Insoumis et surtout chez les lepénistes, que dans la partie médiane. Loin de considérer que le modèle communautariste est plus souple, plus inclusif que le modèle républicain, il faut que nous nous inquiétions, dans le contexte actuel, de cette anomie galopante qui affaiblit la nation tout entière. Et ce n’est pas l’exemple des États-Unis, dont on se demande s’ils ne sont pas à la veille d’une nouvelle guerre civile, ni celui du Royaume-Uni, au bord de l’explosion après le Brexit, qui pourront convaincre du contraire.

Alors il faut chercher à comprendre ce phénomène de désaffection. Et pour cela, d’abord le relativiser. Si les Français paraissent répugner à faire nation, autrement dit, à faire bloc autour de la République et de la France elle-même, c’est tout simplement parce qu’ils ne se sentent plus menacés par l’étranger. Plus d’ennemi héréditaire qui oblige à serrer les rangs. Plus de revanche à préparer. Plus de service militaire. Plus d’Alsace-Lorraine ! Les étrangers dont les Français se sentent le plus proches – qui l’eût cru il y a un siècle ? -, ce sont les Allemands ! Il est compréhensible que, dans ces conditions, le sentiment national soit mis en sommeil. Rien ne prouve qu’il ait disparu, ni qu’il ne pourrait resurgir. On ne va tout de même pas se plaindre que, comme messagère de paix, l’Europe ait trop bien réussi.

Mais la paix n’explique pas tout.

Si un nombre croissant de Français n’adhèrent plus à aucun credo, philosophique, moral ou religieux, s’ils sont devenus, selon un mot de Malraux, « athées de tout et peut-être d’eux-mêmes » en somme s’ils ne croient plus à grand-chose, c’est qu’on ne leur propose plus grand-chose à quoi ils aimeraient croire. Jadis et même naguère, l’école était une grande église (ecclésia) laïque : la République était une « grande amitié » (Michelet), mais aussi, comme chez les anciens combattants, ou chez les joueurs de pétanque, une grande amicale, et le socialisme une grande fraternité. Qui aujourd’hui pourrait encore croire cela, ou, mieux encore, qui se chargerait de le faire savoir ? Alors oui, le temps presse. Il est urgent que nous nous remettions à croire à ce à quoi nous croyions. Il n’y a rien de plus fragile ni de plus misérable qu’un peuple d’individualistes et de pêcheurs à la ligne.

Réfléchissant, dans l’Enracinement, à la manière de Marc Bloch, sur les causes de la défaite, Simone Weil écrivait, juste avant de mourir : « Les Français n’avaient pas autre chose que la France à quoi être fidèles : et quand ils l’abandonnèrent pour un moment en juin 1940, on vit combien peut être hideux et pitoyable le spectacle d’un peuple qui n’est lié à rien par aucune fidélité. »

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