« L’islamo-gauchisme est une réalité »

La convergence entre certains milieux d’extrême gauche et certains courants islamistes, les uns et les autres s’accordant pour désigner l’Occident libéral comme l’ennemi à combattre, est bien une réalité.

André Comte-Sponville

La convergence entre certains milieux d’extrême gauche et certains courants islamistes est bien une réalité !

Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieur, suscite un formidable tollé: elle a osé demander au CNRS de mener une étude sur ce qu’elle appelle « l’islamo-gauchisme », qui « gangrène » l’Université! Souhaitons bon courage à ceux qui feront ce travail, en espérant (ce n’est pas gagné d’avance) qu’ils auront la distance nécessaire avec ce qu’ils sont censés examiner! De quoi s’agit-il? Pas seulement de l’islam et du gauchisme, ni de la paradoxale convergence, chez certains, entre les deux.

Quant au fond, le problème est surtout celui de la pensée dite « décoloniale »: l’idée, de plus en plus répandue, que le colonialisme, même après la décolonisation, reste présent à la fois dans les têtes et dans les rapports de domination (politique, économique, culturelle) dont les anciens colonisateurs continuent de bénéficier. Il y a là une part d’incontestable vérité. Les pays qui se firent un empire restent ordinairement plus riches et plus puissants que leurs anciennes colonies (l’Amérique du Nord, qui fut colonie britannique, est l’exception qui confirme la règle: les Amérindiens ont moins été colonisés qu’exterminés ou marginalisés). Et il est plus facile de réussir ou de parvenir à un poste de pouvoir, y compris en France, quand on est blanc que quand on est noir ou arabe, quand on est chrétien, juif ou athée que quand on est musulman.

Le danger de l’essentialisation

Là où le bât blesse, c’est quand on essentialise ces identités, qu’elles soient ethniques ou religieuses, au point de considérer que tout ce qui est blanc ou occidental serait par là-même coupable, ce qui revient à enfermer tous les autres –les dominés– dans le statut confortable et piégeant de « victimes ». L’État et la société françaises seraient « structurellement racistes », donc à combattre ou à renverser. Et ceux qui prétendent le contraire –fût-ce au nom d’un idéal républicain– ne seraient en vérité que des racistes qui s’ignorent ou des islamophobes qui s’assument. Cela revient paradoxalement –sous couvert d’antiracisme– à racialiser ou communautariser le débat. À la limite, constatent plusieurs analystes, la lutte des classes tend à devenir une lutte des races ou des communautés.

C’est ce qui inquiète, spécialement à l’université. Les enseignants qui continuent de tenir un discours universaliste –celui des Lumières– sont de plus en plus dénoncés, par les « décoloniaux », comme complices de l’ordre capitaliste, raciste et impérialiste, au point que la liberté d’expression et d’enseignement en soit parfois menacée. Des spectacles ou des conférences ont été empêchés, des cours perturbés. 80 intellectuels (dont Elisabeth Badinter, Mona Ozouf et Alain Finkielkraut), dans Le Point, une centaine d’autres, dans Le Monde (dont Luc Ferry, Marcel Gauchet et Pierre Nora), ont protesté, à mon avis à juste titre, contre ces pressions insupportables –ce qui leur valut d’être à leur tour dénoncés comme complices, conscients ou inconscients, de la domination blanche, capitaliste ou occidentale…

Séparatisme culturel

Voilà que 600 universitaires (dont Thomas Piketty et Dominique Méda) réclament la démission de la ministre. Cela dit assez l’importance des tensions, sur ce sujet, et l’urgence de garder la tête froide! La ministre eut-elle tort de parler d’islamo-gauchisme? C’est possible. Ce n’est pas certain. Pour polémique qu’il soit, le concept d’islamo-gauchisme désigne bien une réalité: la convergence entre certains milieux d’extrême gauche (pour lesquels l’islam est la religion des opprimés) et certains courants islamistes, les uns et les autres s’accordant pour désigner l’Occident libéral comme l’ennemi à combattre. J’y vois une forme de séparatisme culturel, politiquement dangereux, intellectuellement délétère.

Prendre en compte les différences et les conflits, comme il faut le faire, cela ne saurait justifier qu’on renonce à l’universel, qui permet seul de les penser. Quel universel? D’abord celui de l’humanité, qui est une, ensuite celui de la raison, qui n’est ni de droite ni de gauche, et pas plus musulmane que chrétienne ou athée. Humanisme, rationalisme et laïcité vont ensemble. L’universel n’est pas un canton de l’esprit. C’est l’esprit même, en tant qu’il est libre.

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