En neuf mois, le prix du baril de pétrole a triplé…

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En 1980, l’année même où l’OMS proclamait l’éradication de la variole, les banques centrales lancèrent une grande campagne pour débarrasser la planète de l’inflation, maladie économique elle aussi hautement contagieuse et qui faisait partout des ravages. À grands coups de hausse des taux et au prix de sévères récessions, elles obtinrent rapidement des résultats spectaculaires. Après avoir culminé à 13,5 % en 1980, l’inflation fut ramenée aux États-Unis à 1,9 % dès 1986. Au Japon, elle retomba dans le même temps de 7,8 % à 0,6 %, au Royaume-Uni de 18 à 3,4 % et en France de 13,6 à 2,5 %. Depuis, hormis quelques foyers très localisés – comme au Zimbabwe, où elle avait atteint le rythme vertigineux de 231 000 000 % à l’été 2008 ou encore au Venezuela (9 585 % en 2019) –, l’inflation n’est jamais réapparue. « Un mystère », de l’aveu même de l’ancienne patronne de la Fed et nouvelle secrétaire au Trésor Janet Yellen.

Toujours est-il que l’inflation semble vouloir aujourd’hui profiter du chaos économique provoqué par la pandémie de Covid-19 pour effectuer son grand retour. Ce sont d’abord les cours des matières premières qui flambent. En neuf mois, le prix du baril de pétrole a triplé, tandis que le cours du cuivre a progressé de 40 % et se retrouve à son plus haut niveau depuis huit ans. Même constat du côté des denrées agricoles. L’indice FAO mondial des produits alimentaires a atteint au mois de janvier son niveau le plus élevé depuis juillet 2014, poussé notamment par le bond des cours des céréales (+ 25 % en six mois) et des huiles végétales (+ 90 % depuis la mi-août). Bref, tout indique que, le jour où les restaurants rouvriront enfin, le prix du menu du jour sera revu nettement à la hausse. 

Monétisation de la dette. Mais ce sont surtout les mesures exceptionnelles de soutien budgétaire et monétaire prises pour lutter contre la crise économique qui nourrissent aujourd’hui les craintes inflationnistes. Dans une tribune publiée il y a quelques jours dans le Washington Post, le très écouté Larry Summers, ancien conseiller économique de Barack Obama et accessoirement neveu des deux Prix Nobel d’économie Paul Samuelson et Kenneth Arrow, a expliqué que le plan de relance « admirablement ambitieux » de 1 900 milliards de dollars proposé par Jœ Biden risquait surtout de déclencher « des pressions inflationnistes inédites depuis une génération ». Il redoute que les Américains s’empressent de dépenser le chèque de 1 400 dollars qu’ils vont prochainement recevoir et que cette surchauffe de la consommation, avec une offre insuffisante pour satisfaire la demande, se traduise par une envolée des prix. 

La monétisation massive des dettes publiques, c’est-à-dire le fait que les banques centrales créent depuis le début de la pandémie d’énormes quantités de monnaie pour acheter les dettes des États, est également extraordinairement propice à une reprise de l’inflation. « L’inflation est toujours et partout un phénomène monétaire, observait il y a longtemps déjà Milton Friedman, en ce sens qu’elle est et qu’elle ne peut être générée que par une augmentation de la quantité de monnaie plus rapide que celle de la production. » Un déséquilibre qui a pris en 2020 des proportions inédites : l’offre de monnaie des banques centrales a augmenté de 75 % dans les pays de l’OCDE alors que la production y reculait de 5 %. 

Psychodrame monétaire. De nombreux économistes estiment qu’une poussée inflationniste, signe d’un dynamisme économique retrouvé, n’aurait rien de catastrophique et serait même un excellent moyen d’alléger le fardeau de la dette. C’est une vision très optimiste des choses. D’abord parce que, en venant amputer un pouvoir d’achat déjà sérieusement mis à mal par la crise, une forte augmentation des prix à la consommation au cours des prochains mois serait socialement explosive. Elle risquerait aussi de tourner très vite au psychodrame monétaire, avec de violents affrontements à prévoir, notamment au sein de la Banque centrale européenne, entre les partisans du maintien d’une politique accommodante pour soutenir la reprise économique et les tenants d’un relèvement des taux d’intérêt pour lutter contre l’inflation. Il n’est pas besoin d’être un grand spécialiste des questions monétaires pour deviner dans quel camp se placerait le président de la Bundesbank, dont l’un des plus illustres prédécesseurs, Karl Otto Pöhl, a un jour déclaré : « L’inflation, c’est comme la pâte dentifrice : une fois sortie du tube, il est impossible de l’y faire rentrer. »

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