La satisfaction des droits catégoriels…

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Qu’est-ce que l’État et à quoi sert-il ? La question peut paraître bien abstraite et bien générale, mais nous vivons des temps étranges pour une démocratie, où cet État se donne le droit de me dire si je peux sortir de chez moi, à quelle heure et pour aller où. Notre vie quotidienne nous renvoie à des questions fondamentales, qui ne nous effleurent même pas d’ordinaire. Et la première : d’où tire-t-il ce droit, et pourquoi dois-je lui obéir ? La réponse marxiste, qui a longtemps fait autorité mais qu’on n’invoque plus guère, parce qu’elle est jugée trop simpliste, est que l’État est l’instrument de domination d’une classe sur une autre ; et que ce droit n’est en réalité qu’un pouvoir de fait, résultat d’un rapport entre des forces antagonistes. Une telle vision est difficilement compatible avec l’État-providence tel qu’il fonctionne dans un pays comme la France.

L’autre grande conception, celle de Rousseau, que le marxisme jugeait trop idéaliste, mais qui a retrouvé du crédit à mesure que celui-ci s’étiolait, est que l’État, à moins d’être pur despotisme, est l’expression de la volonté générale. Celle-ci ne se confond nullement avec la volonté de tous, qui peut n’être que l’addition de volontés particulières, souvent contradictoires, et qu’il est impossible de fédérer. La volonté générale, c’est celle de faire prévaloir en chacun de nous la volonté du général sur le particulier. Autrement dit, celle du bien commun : «La volonté générale peut seule diriger les forces de l’État selon la fin de son institution qui est le bien commun» (Du contrat social, II.1). Lui seul peut constituer le lien social.

Est-ce cette volonté générale que nous voyons à l’œuvre dans les sociétés modernes? Non, malheureusement non.

Tout s’y passe en effet comme si l’État n’avait plus pour fonction unique que d’assurer la satisfaction des droits catégoriels, au détriment de la nation, de l’ordre du public, du bien des générations futures, etc., c’est-à-dire au détriment de la volonté générale. C’est ce qu’explique avec une exceptionnelle clarté l’un de nos meilleurs juristes, Jean-Éric Schoettl, ancien secrétaire général du Conseil constitutionnel (Commentaire n°172, hiver 2020). Les grandes batailles politiques modernes sont des batailles juridiques, qui ont pour but de faire reconnaitre à diverses catégories des droits particuliers. Au nom des droits de l’homme en général, on combat pour des intérêts particuliers, et le citoyen se transforme en consommateur, Ce droit-de-l’hommisme est une perversion de l’idéal rousseauiste du Contrat social. Si la gestion de la société se ramène à la simple « agrégation des aspirations individuelles », on risque de retomber dans l’état de nature tel que l’a décrit Hobbes, c’est-à-dire le combat de tous contre tous. Le droit-de-l’hommisme actuel, c’est le triomphe des minorités, c’est à dire des volontés particulières, quand la démocratie repose sur la règle de la majorité, représentative de l’intérêt général. Les luttes des minorités (femmes, LGBT,etc.) sont les bienvenues, à condition non de multiplier les schismes à l’intérieur de la société démocratique mais, au contraire, de mieux permettre à celle-ci de représenter l’universalité.

À quoi sont dues les perversions de l’idéal démocratique ?

Parmi toutes les raisons invoquées par Jean-Éric Schoettl, il y a le « vagabondage de toutes les idées chrétiennes devenues folles » (G.K. Chesterton); la transformation de l’État-providence en « État-nounou » (Michel Schneider); ou encore la reconversion des luttes révolutionnaires de jadis en batailles juridiques minoritaires.

Il y a surtout la propagation foudroyante de l’individualisme, encouragée par la société de marché. C’est de l’individualisme qu’est née la démocratie à la fin du XVIII siècle; c’est de l’individualisme qu’elle pourrait mourir au XXI. D’où la nécessité de retrouver dans la vie publique le primat du bien commun sur les intérêts particuliers. Ne comptons pas sur les partis politiques pour nous aider à y parvenir. À mesure qu’ils se dégradent et qu’ils se discréditent, on les voit sacrifier systématiquement l’intérêt général à leur intérêt propre, qui est leur croissance et la promotion de leurs fidèles.

Tous les grands penseurs de la démocratie moderne, de Jean-Jacques Rousseau à Simone Weil, ont compris que les prétendus soutiens de celle-ci se révèlent, à l’épreuve, autant de planches pourries, incapables de privilégier résolument l’intérêt général. D’où le recours en pareil cas à des personnalités incontestées, exceptionnelles, hors cadre et hors système.Qu’est-ce par exemple qu’en Italie la désignation de Mario Draghi comme président du Conseil des ministres sinon l’aveu public par les partis de leur incapacité à se placer au point de vue du bien commun pour tenter de relever un pays qui va mal et empêcher que les 209 milliards de crédits attendus de la BCE ne passent directement dans les poches de la Mafia? Toutes proportions gardées, c’est ce qui se produisit en France en 1958 avec le retour sur scène du général de Gaulle comme un deus ex machina chargé d’éviter à son pays la guerre civile et de le tirer de l’imbroglio algérien. Mais hélas, aujourd’hui, où à la faveur de la crise sanitaire, la France enregistre chaque jour les signes d’un lent déclin, elle ne dispose ni d’un de Gaulle ni même d’un Draghi pour pallier la médiocrité de sa classe politique. Elle n’a pas d’autre choix qu’Emmanuel Macron. C’est peut-être sa chance.

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