La « libération de la parole » et les réseaux sociaux.

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#MeToo, #MeTooGay… Les méfaits de la « parole libérée »
La « libération de la parole » sur les réseaux sociaux fait fi de la présomption d’innocence, et apporter de la nuance semble impossible, voire suspect.
Depuis (au moins) l'apparition de #MeToo dans notre debat public, la defense de l'etat de droit et des regles de procedure equitable qu'il edicte est souvent assimilee a une prise de parti pour les agresseurs, les oppresseurs, les predateurs. Image d'illustration.
Depuis (au moins) l’apparition de #MeToo dans notre débat public, la défense de l’état de droit et des règles de procédure équitable qu’il édicte est souvent assimilée à une prise de parti pour les agresseurs, les oppresseurs, les prédateurs.

Mardi 9 février, un jeune homme de 20 ans a été retrouvé pendu dans sa chambre d’étudiant sur le campus de l’université Paris-Nanterre. Le 21 janvier, il avait accusé sur Twitter un élu communiste et son compagnon de viol. « Après plus de deux ans, sans savoir mettre les mots sur ce qui m’est arrivé, je me rends compte que j’ai été violé […] en octobre 2018 alors que je n’avais que 18 ans et étais particulièrement vulnérable », écrivait-il sous le pseudo « Prunille ». « Je considère qu’ils ont profité de ma jeunesse, de ma naïveté, du fait qu’en raison de problèmes familiaux je n’avais pas vraiment d’endroit où dormir, de leurs responsabilités au sein du PCF pour avoir des relations sexuelles non consenties avec moi », poursuivait-il. « Je décide d’en parler publiquement, car je vois à quel point ces personnes prennent de plus en plus d’importance au sein du PCF et de responsabilités à la ville de Paris, et à mes yeux c’est insupportable […] Je n’ai pas encore décidé des suites de tout cela, mais je souhaite que ce soit su et que les gens prennent pleinement conscience des agissements de ces gens. »

Quelques heures plus tard, l’élu ainsi dénoncé faisait savoir, toujours sur les réseaux sociaux, qu’il avait « donné instruction à [s]on avocat d’engager immédiatement une action judiciaire en diffamation ». Au même moment, les tweets de Prunille étaient en train d’initier un #MeTooGay, campagne de témoignages d’agressions sexuelles et de viols commis par des homosexuels. Les likes et les retweets affluaient. Des personnalités politiques comme Raphaëlle Rémy-Leleu ou Danielle Simonnet  affichaient leur soutien. Prunille ajoutait : « Merci pour tous les messages de soutien, je ne pourrais pas répondre à tous il y en a vraiment trop. Je compte me battre pour que justice soit faite et je vois bien que je serai entouré, accompagné et soutenu dans toutes mes démarches. » Le lendemain, l’équipe municipale du 14e arrondissement de Paris publiait un communiqué dans lequel on pouvait lire que l’accusé avait été mis en retrait du Conseil de Paris sur demande du Parti communiste français, requête que le conseil d’arrondissement faisait sienne. Également, le texte précisait que la justice se devait d’être saisie et qu’il convenait de respecter la présomption d’innocence – tout en caractérisant l’accusateur comme une « victime ». 

Il faut porter plainte

Le 25 janvier, dans Le Monde, cet homme se disait « totalement dépassé » par la vague qu’il avait déclenchée. « Je n’aurais jamais imaginé qu’il y aurait tant de témoignages », commentait-il. Mardi soir, lorsque l’information de son suicide a été révélée par Le Parisien, le parquet de Paris précisait qu’aucun lien n’était pour le moment établi entre son geste et ses accusations de viol. 

Depuis (au moins) l’apparition de #MeToo dans notre débat public, la défense de l’état de droit et des règles de procédure équitable qu’il édicte est souvent assimilée à une prise de parti pour les agresseurs, les oppresseurs, les prédateurs. La présomption d’innocence serait l’ennemie mortelle de la « libération de la parole ». On s’essuierait les chaussures sur les victimes et leurs souffrances en leur conseillant d’aller faire valoir leurs griefs et leurs droits auprès du système pénal et non pas du tribunal médiatique. En scandant « victime on te croit, violeur on te voit », les belles personnes ont le cœur qui gonfle, les yeux qui s’embuent et la conscience tranquille. Toute critique, toute question, toute demande de nuance, de prudence sont mises à l’index des intentions aussi cachées que pas nettes. Quoi, une grande purge ? une panique morale ? des chasses aux sorcières ? Vous délirez ! Au pire, peut-être, il n’y aura que quelques œufs injustement cassés à déplorer dans la bataille, mais l’omelette promet d’être si bonne ! Les lendemains vont chanter !

Qu’importe.

Qu’importe que lorsqu’on répète ad nauseam que le système est pourri, que porter plainte ne sert à rien, que la police est hostile aux victimes, c’est avant tout celles-ci qu’on lèse. Qu’importe que lorsqu’on rend socialement désirable le statut de victime autodéclarée, on pousse des personnes fragiles à se mettre à poil face à la meute. Et qu’il en va d’une règle non écrite des réseaux sociaux : quand tu y racontes tes malheurs, 80 % des gens n’en auront rien à secouer, 10 % vont te plaindre et 10 % s’en serviront pour te mettre plus bas que terre. Une population à laquelle on ne se confronte pas lorsqu’on choisit de s’en remettre au système pénal qui, malgré tous ses manquements, bat encore à plates coutures les médias et Twitter lorsqu’il s’agit de protéger la vie privée de quelqu’un, de considérer son humanité. Alors oui, le suicide de ce jeune étudiant ne dit rien, dans un sens comme dans l’autre, de la culpabilité de la personne qu’il accusait de viol. Mais il atteste, une fois de plus, qu’on se fourre le compas dans l’œil en faisant du tribunal médiatique la voie royale pour rendre la justice aux victimes de violences sexuelles. Car en allant par là, personne n’accompagne, ne soutient ni n’entoure. On ne fait qu’exposer, et bien souvent sans retour.

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